Pologne, 1920 : « Les espoirs de propager la révolution vers l’Europe centrale étaient grands »

La Pologne a récemment commémoré le centenaire de la victoire des forces polonaises sur l’Armée Rouge, en août 1920. L’historien Maciej Górny revient avec nous sur ce moment à la fois révolutionnaire et national, que fut l’année 1920 en Pologne et en Europe centrale. Entretien.

Maciej Górny est professeur à l’Institut d’Histoire de l’Académie polonaise des sciences (PAN) et rattaché l’Institut Historique Allemand de Varsovie (DHIW). Cet entretien est réalisé en partenariat avec Eurocreative par Romain Le Quiniou, Arthur Kenigsberg et Gwendal Piégais.

La Bataille de Varsovie fut le point culminant de la tentative bolchevique d’étendre la révolution à toute l’Europe. Pouvez-vous nous rappeler brièvement les différents événements, depuis les négociations de Brest-Litovsk, qui ont conduit à l’extension de la révolution en Europe ?

Parallèlement aux négociations de Brest-Litovsk, il se passe quelque chose de vraiment important dans toute l’Europe centrale. Pas seulement en Pologne mais dans toute la région. Il y a un changement social majeur, y compris dans les mentalités et les comportements des gens. À cette époque, les groupes sociaux commencent à communiquer entre eux.

Jusqu’à fin 1917, les relations entre les travailleurs et la bourgeoisie étaient très tendues dans les puissances d’Europe centrale et en Russie. Les populations des villes étaient parmi les groupes qui souffraient le plus, une situation qui n’était pas si différente de celle des pays d’Europe occidentale. Mais ici, la situation était plus radicale avec des villes en colère et et la multiplication d’émeutes. À cette époque, la réponse habituelle de l’élite politique en Autriche-Hongrie, en Allemagne ou en Russie était de réprimer toute résistance ; une réponse qui a été exécutée à de nombreuses reprises dans le cas des ouvriers de l’industrie. Lorsque les négociations de Brest-Litovsk ont commencé, les choses ont changé, principalement en raison du pouvoir inattendu que les ouvriers de l’industrie ont commencé à ressentir, chose qu’ils n’avaient jamais connu auparavant. En effet, ils ont découvert que tout l’effort de guerre reposait essentiellement sur leurs épaules. Ainsi, chaque fois qu’ils protestaient, cela avait de fortes conséquences sur l’État.

Affiche de propagande soviétique. « Comment s’achève le dessein des seigneurs. » Sur la bannière : Vive la Pologne soviétique! »

Ils ont donc senti qu’ils avaient le pouvoir de changer la politique, principalement par des grèves mais aussi sous la forme d’émeutes de toutes sortes. C’est ce qui s’est passé en janvier et février 1918 dans toute l’Europe centrale. Par exemple, en Bohême, les plus grandes usines d’armement et les usines Škoda près de Plzeň se sont arrêtées de fonctionner. C’est également ce qui s’est passé à Vienne, à Cracovie ou en Galice polonaise. C’était un changement majeur.

Le lien avec Brest-Litovsk passe par les slogans que les travailleurs utilisaient dans toute l’Europe centrale. Ce qu’ils demandaient, c’était du pain naturellement, puisque les provisions étaient vraiment limitées à ce moment-là. Et ils demandaient la paix avec la Russie – ou quiconque à l’Est capable de livrer cette nourriture manquante. Ce processus peut donc être interprété comme une sorte d’autonomisation de la classe ouvrière. Si vous cherchez une comparaison dans l’histoire, il y a le mouvement Solidarnosć en Pologne dans les années 1980, une période au cours de laquelle les travailleurs réguliers ont commencé à sentir qu’ils avaient le pouvoir de changer leur propre vie par eux-mêmes. Ils ont commencé à refuser de se contenter de suivre les ordres.

« En novembre 1918, le premier drapeau qui a été accroché au château de Varsovie était la bannière rouge et il y est resté pendant deux semaines. »

D’un autre côté, il est important d’examiner la réponse du pouvoir lorsque ce changement est apparu. Depuis début 1917, la seule réponse est la coercition, la suppression. Cependant, au cours des négociations de Brest-Litovsk, ils ont commencé à parler aux dirigeants de la classe ouvrière qui étaient la plupart du temps des politiciens sociaux démocrates. Cette tendance préfigure ce qui va se produire à la fin 1918 dans toute la région. Ces sociaux-démocrates sont devenus des éléments importants des nouveaux gouvernements qui ont surgi après l’effondrement des Empires.

Il s’agit là d’un changement politique majeur sur lequel les Bolcheviques vont fonder leurs espoirs. Tout autour de la région, il y avait un énorme mouvement ouvrier, même s’il n’était pas très organisé, et surtout il y avait un sentiment d’autonomisation qui touchait les couches sociales inférieures. Même dans des endroits comme la Pologne centrale où il n’y avait pas de main-d’œuvre active mais au contraire un chômage massif. À titre d’exemple, à Varsovie, divers groupes d’employés qui n’étaient pas des travailleurs industriels se sont comportés comme s’ils l’étaient. Ainsi les professionnels travaillant dans les services postaux ou dans le secteur médical se sont mis en grève.


Un autre point qui est vraiment important dans le contexte de la propagation de la révolution bolchevique est la continuité entre la politique impériale et celle qui a suivi l’indépendance. Il n’y avait pas de différence majeure entre les politiques libérales des dernières puissances impériales et celles des nouveaux États. Tous deux se sont principalement rendus aux exigences de la classe ouvrière. Cette stratégie fut suivie plus ou moins jusqu’au début des années 1920, lorsque des experts étrangers, pour la plupart des Occidentaux, sont venus dans la région et ont expliqué aux élites locales qu’elles ne pouvaient plus baser leur politique économique sur la planche à billets. En ce qui concerne la Pologne, ces événements se sont déroulés entre 1920 et 1923, mais la situation est assez similaire dans les autres pays de la région. À titre d’exemple, en 1922, l’Autriche et la Hongrie alors en banqueroute ont été renflouées. À ce moment-là, les puissances occidentales ont imposé leurs conditions et ces pays ont été fermement encouragés à suivre les règles de l’économie libérale.

John Horne : « Il y a une plus Grande Guerre qui continue jusqu’aux alentours de 1923 »

Compte tenu de la situation, les espoirs de propager avec succès la révolution vers l’Europe centrale du côté bolchevique étaient grands en raison de la base sociale sur laquelle ils auraient pu s’appuyer. Si l’on examine les gestes symboliques, en novembre 1918, le premier drapeau qui a été accroché au château de Varsovie était la bannière rouge et il y est resté pendant deux semaines. Aucun des agents municipaux ne s’est senti assez courageux pour le retirer ou au moins pour mettre le drapeau national blanc et rouge. L’atmosphère était donc d’une certaine manière prometteuse si vous étiez bolchevique. Vous pouviez hypothétiquement compter sur une sorte de bouleversement social en s’appuyant sur l’extrême gauche.

Comme vous l’avez dit, les Bolcheviques pouvaient alors compter sur un certain soutien populaire dans toute la région. L’exemple hongrois peut être mentionné notamment. Qu’en est-il de la Pologne, nous savons notamment qu’un bref Comité Révolutionnaire a été créé à Białystok lors de l’avancée des Bolcheviques en juillet 1920 ?

Le Comité révolutionnaire a été créé pendant l’avancée de l’Armée Rouge dans les régions de l’Est de la Pologne. Ce n’était pas une structure durable et ce comité avait une signification plus symbolique que factuelle. Cependant, il ne faut pas oublier que certains de ses membres étaient des décideurs politiques influents comme Julian Marchlewski ou Feliks Dzierżyński. Il est intéressant de noter que ces dirigeants ont commis quelques erreurs qui pourraient expliquer leur échec politique. Je qualifierais ces hommes politiques d' »humanitaires ». À cet égard, ils étaient très semblables à leurs collègues hongrois (leur État éphémère était déjà inexistant lorsque les Bolcheviques étaient proches de Varsovie). Cependant, les communistes hongrois et polonais ont fait une même erreur : ils n’étaient pas prêts à donner des terres aux paysans. Une erreur que Lénine n’a jamais commise. C’est l’une des premières choses que les Bolcheviques russes ont mises en œuvre. Ils n’ont pas commencé par la collectivisation ! Ils ont d’abord donné des terres à la paysannerie, acte par lequel ils ont reçu un soutien populaire conséquent. Puis, quand ils ont été assez forts, ils ont commencé la collectivisation.

Les Bolcheviques hongrois et polonais étaient réticents à cette idée, ils étaient plutôt favorables à la collectivisation dès le début, non pas parce qu’ils étaient forts ou légitimes, mais plutôt en raison de leur faiblesse. En effet, ils ont réalisé que donner les terres aux paysans aurait à court terme privé les villes de nourriture. Selon eux, cela aurait brisé les chaînes d’approvisionnement l’année suivante. Ainsi, la seule façon de s’approvisionner dans toute la région était de le faire par la force. Soit vous collectivisez et vous forcez les paysans à livrer dans les villes, ou bien les villes vont mourir de faim. Voilà peut-être une occasion manquée pour les communistes polonais. Mais ce n’est rien d’autre qu’une histoire hypothétique.

« L’Armée rouge et l’Armée polonaise étaient toutes deux moins organisées et moins disciplinées et donc plus dangereuses pour les populations civiles, que les armées impériales d’Allemagne, d’Autriche-Hongrie et même de Russie en 1914-1918. »

 Sinon, il est important de rappeler que ce gouvernement n’a jamais vraiment été installé à Varsovie. Ils ne sont pas allés plus loin que Wyszków et la seule grande ville qu’ils ont conquise est Białystok. Ils n’ont donc pas eu la possibilité d’agir en Pologne ni d’avoir un impact sur la politique soviétique dans les parties occupées du pays lorsque les Bolcheviques y étaient. Localement, l’Armée Rouge a reçu l’ordre de ne pas être trop cruelle avec les citoyens puisqu’ils exportaient la Révolution.

Nous pouvons également mentionner une certaine coexistence pacifique et même une certaine collaboration entre eux et les démocrates nationaux polonais. Par exemple, les mémoires de l’ancien Premier ministre polonais Wicenty Witos ont apporté quelques preuves de ces développements. Mais après la guerre, il apparut très vite naturel d’identifier les Juifs comme les principaux responsables de la collaboration avec les Bolcheviques…

Enfin, si vous voulez évaluer les chances réelles de succès de l’invasion soviétique, il ne faut pas la considérer comme une évolution révolutionnaire (même si la révolution socialiste était son objectif). Ce n’était pas la première fois qu’une armée étrangère venait dans la région. Il y avait donc des règles implicites sur la manière de se comporter en cas d’invasion. Il est faux d’imaginer une sorte de nouveau monde avec une nouvelle politique. Tout était à peu près pareil qu’avant, même à l’échelle de la brutalité. En ce qui concerne ce conflit spécifique, la seule chose qui a changé est le niveau de professionnalisation des armées. L’Armée rouge et l’Armée polonaise étaient toutes deux moins organisées et moins disciplinées et donc plus dangereuses pour les populations civiles que les armées impériales d’Allemagne, d’Autriche-Hongrie et même de Russie en 1914-1918.

Comment la Pologne a-t-elle traversé cette période particulière après la Première Guerre mondiale ? Comment les citoyens ont-ils vécu le passage d’une euphorie générale provoquée par le retour de l’indépendance en novembre 1918 à un devoir de remobilisation pour sauver la nation de l’avancée bolchevique ? Et quel a été le rôle des citoyens lors de ces événements ?

Tout d’abord, je voudrais remettre en question la déclaration que vous faites à propos d’une supposée euphorie générale. Si vous lisez quelques mémoires ou journaux personnels de cette période, vous comprenez que ce n’est pas le cas. Vous voyez souvent un affrontement entre une partie de la société qui était certes vraiment attachée à l’idée de l’indépendance polonaise et qui a estimé que 1918 ouvrait une fenêtre d’opportunité pour atteindre cet objectif et ceux qui sont restés totalement inintéressés. L’euphorie de l’indépendance existait bien sûr, mais ce n’était pas un sentiment général. La situation était biaisée car les personnes les plus enthousiastes se trouvaient généralement parmi l’intelligentsia alors que les déçus se trouvaient plus généralement parmi les paysans ou les ouvriers – des personnes qui n’avaient pas la possibilité d’exprimer publiquement leurs sentiments. La déception est également venue, de toute évidence, des minorités nationales qui étaient plutôt réticentes à l’égard de l’indépendance.

Troupes polonaises dans les rues de Kiev, mai 1920. Source : Wikimedia Commons.


D’autre part, on ne peut pas parler d’une éventuelle remobilisation car la démobilisation n’a tout simplement pas existé. En guise d’illustration concrète, si vous visitez la tombe du soldat inconnu à Varsovie, elle commémore un jeune défenseur de la ville de L’viv (Lwów en polonais) qui est tombé en 1919. Il n’est donc pas mort pendant la guerre polono-soviétique mais pendant la guerre polono-ukrainienne qui l’a précédée.

Si vous lisez la presse de cette période, ce dernier conflit survenu en Galice orientale était le plus important en termes de contenu propagandiste. La guerre contre la République populaire d’Ukraine occidentale a commencé le 1er novembre (1918), donc peu de temps avant l’indépendance polonaise et a duré jusqu’au milieu de 1919. C’était le premier conflit majeur et la Première Guerre mondiale n’était même pas officiellement terminée. Les combats contre les Bolcheviques ont commencé durant les premiers mois de 1919.

« Dans l’Est européen, la guerre ne s’est pas arrêtée le 11 novembre »

Ainsi, pendant quelques mois, ces deux combats ont été menés simultanément. La guerre polono-ukrainienne était de loin la plus importante, et à cette époque, elle était aussi la plus brutale. En outre, la guerre entre la Pologne et la Tchécoslovaquie a également fait l’objet d’une grande publicité, même si elle n’a presque pas fait de victimes. Il y a eu aussi le soulèvement silésien (et deux autres à venir jusqu’en 1921) et divers plébiscites dans tout le pays. Sans oublier les différents conflits sociaux à travers le pays. En conclusion, aucun moment ne peut être qualifié comme LE moment de la re-mobilisation polonaise. La guerre polono-soviétique n’était qu’un des nombreux conflits de cette période. Jusqu’au printemps 1920, rien ne justifiait de la qualifier de grande ou d’existentielle.

Les politologues qualifieraient probablement ce conflit comme un conflit de faible intensité car il se déroulait sur un territoire géant (incluant le Bélarus et l’Ukraine) et était un conflit multilatéral mené par différentes parties. Non seulement les Russes, les Ukrainiens ou les Bélarusses, mais aussi divers groupes, parfois même non précisément identifiables. Un exemple en est donné par les « Verts », qui étaient principalement composés de déserteurs, rejoints plus tard par des masses de paysans. En Ukraine et au Bélarus, des régions entières étaient libres de tout gouvernement régulier. C’était une situation anarchique où des paysans armés surveillaient leur village ou peut-être quelques autres villages. Par conséquent, ce conflit était évidemment mené par la Pologne et la Russie bolchevique, mais leurs armées étaient entourées de nombreux autres groupes qui intervenaient dans leur combat en changeant très souvent d’alliance. Cela dépendait de la situation locale, mais plus généralement, diverses forces non professionnelles se battaient de manière chaotique, le plus souvent le long de lignes de chemin de fer qui étaient dispersées dans la région à cette époque.

Alors que la nation polonaise a été divisée pendant plus d’un siècle entre trois Empires, les élites politiques ont-elles réussi à construire rapidement une cohésion étatique ? Et qu’en est-il de l’Armée, était-elle opérationnelle dès le début de la guerre soviéto-polonaise ?

Il s’agit évidemment de deux choses distinctes. Dans le cas de l’armée, on ne part jamais de zéro. Pour vous donner un exemple concret, lorsque la guerre entre la Pologne et l’Ukraine occidentale était sur le point de commencer, un officier ukrainien s’est rendu à la caserne centrale de L’viv et a demandé à chaque personne participant à la réunion de déclarer si elle était ruthénienne ou non. Celui qui levait la main était accepté dans l’armée d’Ukraine occidentale. C’est ainsi que cette armée a été créée.

Pour bien voir les continuités entre l’armée impériale et l’armée nationale, il faut revenir au début de la Grande Guerre en 1914. A cette époque, au sein des armées impériales, certains éléments des unités nationales telles que la légion polonaise ou les fusiliers ukrainiens ont été formés. Des unités volontaires sont également apparues du côté russe, comme les unités yougoslaves ou tchécoslovaques, des combattants semi-professionnels qui ont combattu pendant la Première Guerre mondiale. Cependant, au fil du temps, les armées impériales se sont désorganisées, puis ces contingents nationaux ont gagné en importance. Ainsi, l’équilibre a évolué entre 1917 et 1918. Ceux qui étaient des soldats volontaires non professionnels ont commencé à se sentir comme des soldats d’élite nationaux et le sont même devenus. Leur position a cessé d’être si inférieure lorsque l’armée impériale s’est petit à petit délitée. Ils étaient des sortes de cellules cancéreuses dans le corps des armées impériales.

« En 1918, à l’Est, il était moins problématique d’avoir une armée que de mettre en place un véritable gouvernement. »

Puis, en 1918, lorsque les empires se sont officiellement effondrés, ces forces nationales existaient déjà et il était possible de s’appuyer sur elles. De plus, il y avait des gens qui n’ont jamais vraiment été démobilisés parce qu’ils passaient d’une armée à l’autre, quittant l’armée impériale le lundi et se battant pour l’armée de la patrie le mardi. Ainsi, ces « nouvelles armées » se sont rapidement basées sur des structures existantes et elles ont juste repris quelques unités des armées impériales précédentes. Les traditions régimentaires et les histoires d’unités combattant les Bolcheviques comme le 20e Régiment d’infanterie polonais remontent à l’armée des Habsbourg du XIXe siècle. Dans l’ensemble, en ce qui concerne l’armée, il y avait clairement une grande continuité.

Józef Piłsudski et son état-major à Kielce, devant le palais du gouverneur 12 août 1914. Source : Wikimedia commons.

Il était moins problématique d’avoir une armée que de mettre en place un véritable gouvernement. Mais dans ce domaine spécifique encore, nous parlons d’une histoire transitoire, qui présente donc quelques similitudes avec le domaine militaire. Il est évidemment lié au phénomène de l’autonomisation des travailleurs que nous avons mentionné précédemment. Au début de la première guerre mondiale, les puissances impériales austro-hongroises et russes ont réalisé qu’elles n’étaient plus capables de faire face à leurs obligations bureaucratiques. La guerre a pris une ampleur plus grande que prévu d’un point de vue militaire mais aussi social (en termes de manque de provisions ou de flux migratoires etc.).

L’Europe centrale était un endroit où les réfugiés de guerre étaient immensément nombreux. On parle de dix fois plus de personnes que dans le reste de l’Europe occidentale, des centaines de milliers de Juifs ont fui la Galicie, tandis que des millions de Bélarusses et d’Ukrainiens ont dû fuir les régions orientales. Face à cette situation, les bureaucraties impériales étaient totalement débordées. En conséquence, celles-ci ont été forcées de demander de l’aide et de confier certaines responsabilités aux organisations caritatives et autonomes qui ont vu le jour dans toute la région. Les pouvoirs municipaux ont commencé à avoir plus d’influence en Autriche-Hongrie et en Russie (alors qu’aucun gouvernement autonome n’existait dans la partie polonaise de la Russie avant 1914).

L’autre épidémie : 1918, l’Europe centrale à l’épreuve de la grippe espagnole

Nous pouvons trouver ici quelques similitudes avec la formation de l’armée, alors que ces structures intermédiaires devenaient de plus en plus influentes au sein des structures impériales. Ces organisations locales ont continuellement formé une cohorte de politiciens qui seront considérés plus tard comme les créateurs de l’indépendance. Nous avons les exemples de Konstantin Päts en Estonie ou d’Antanas Smetona en Lituanie qui ont commencé leur carrière politique en temps de guerre en dirigeant des organisations caritatives locales et sont ensuite devenus les principales figures de l’indépendance nationale. Certaines de ces organisations ont constitué la base sur laquelle les futures structures nationales se sont appuyé appuyer.

En outre, à partir de 1917, dans les deux empires, les structures politiques locales attirent de plus en plus de politiciens du niveau central. Cela tient au fait que les sociaux-démocrates soutiennent les manifestations locales et sont moins impliqués dans la politique centrale conçue au sein des capitales impériales. Dès l’automne 1918, un mélange d’hommes politiques locaux et centraux a commencé à créer des structures étatiques parallèles telles que les comités nationaux en Autriche-Hongrie qui, pendant quelques mois, ont coexisté avec les structures impériales. Cependant, ces structures ne doivent pas être considérées comme des organes distincts, car elles ont eu affaire à la bureaucratie impériale pendant un certain temps. En conclusion, en ce qui concerne la construction des structures politiques, il y a également eu une grande continuité entre la phase impériale et la phase post-impériale.

Populairement, la Bataille de Varsovie est rapidement appelée le « Miracle sur la Vistule ». Pourquoi s’agit-il précisément d’un miracle ? Pour rappel, les troupes bolcheviques n’étaient qu’à quelques kilomètres de la capitale lorsqu’elles ont finalement été mises en déroute. Comment expliquer une victoire polonaise qui, aujourd’hui, semble avoir été presque inattendue ?

Pour être radical, je dirais que la grandeur de cette bataille particulière s’est faite par la suite. Pour commencer par le nom en lui-même, le terme de « miracle » a été inventé par l’extrême droite polonaise comme un moyen de critiquer Pilsudski, de faire passer le crédit de la victoire du leader à la sphère divine. Par ailleurs, à cette époque, le souvenir du « Miracle sur la Marne » est également présent dans l’esprit des gens. Le parallèle ici est clair, les deux situations sont difficiles car un ennemi puissant s’approche de la capitale – Paris dans un cas, Varsovie dans l’autre – et doit être arrêté à tout prix. La bataille de Varsovie a donc été le « Miracle sur la Marne » polonais.

Infanterie polonaise à Varsovie, août 1920. Source : Wikimedia Commons.

La seule différence est qu’ils ont eu dix fois plus de pertes humaines en France. L’ampleur de ces batailles n’était donc absolument pas comparable. C’est encore plus frappant si vous regardez de plus près les chiffres. Il ne fait aucun doute que la guerre polono-soviétique a été un conflit énorme en termes de nombre, près d’un million de combattants du côté polonais, près de 4 millions du côté soviétique. À cet égard, elle est comparable aux combats entre la France et l’Allemagne. Mais la différence se situe en dessous de ce niveau, car il ne faut pas oublier que ces armées n’étaient absolument pas professionnelles et n’ont donc pas pu envoyer plus de deux ou trois dizaines de milliers de soldats lors de la Bataille de Varsovie. En effet, le nombre de soldats était de plus ou moins 40 000 du côté polonais et peut-être jusqu’à 100 000 du côté soviétique. De ces millions, vous n’avez qu’un petit nombre d’individus impliqués, même si cette bataille a été, à certains égards, une lutte géante. Mais rien de comparable avec les batailles précédentes qui ont eu lieu pendant la Première Guerre mondiale.

Aussi, il est important de discuter la signification même de la bataille. Comme ces armées n’étaient pas professionnelles et mal équipées, l’importance du conflit diminue logiquement. De plus, il n’était pas évident de savoir quel camp était le plus fort pour cette bataille spécifique. En ce qui concerne les effectifs totaux, il était clair que le potentiel de la Russie était plus important que celui de la Pologne. Cependant, si l’on prend en considération le long chemin que les Bolcheviques ont dû parcourir, la difficulté à gérer les lignes de ravitaillement et le fait que beaucoup de leurs soldats ont été laissés derrière pour diverses raisons, on obtient des chiffres plutôt étroits. Dans l’ensemble, ce n’était pas le conflit ni la bataille géante dont nous avons tendance à parler de nos jours. C’était une grande bataille, mais pas comparable à celles de la Première Guerre mondiale. La signification de la bataille a plutôt été construite par la suite dans le but de créer une cohésion nationale dans la deuxième République polonaise avec la diffusion de significations propagandistes et symboliques.

Cependant, la Pologne ne jouit de son indépendance retrouvée seulement pendant deux décennies. Puis vient la Seconde Guerre mondiale et la double invasion de la Pologne par les Allemands à l’Ouest et les Soviétiques à l’Est. Les Soviétiques ont finalement réussi à imposer un régime communiste en Pologne au cours des décennies suivantes. Ainsi, comment a évolué l’historiographie concernant la bataille de Varsovie et le rôle de la Pologne dans la guerre polono-soviétique ?

Il est important de rappeler que la mémoire de cette bataille n’a pas été incontestée pendant l’entre-deux-guerres. Comme je l’ai dit précédemment, elle faisait partie de l’effort de propagande géant déployé par les autorités de la deuxième République polonaise. Elles ont beaucoup investi sur l’importance de la victoire et la figure de Pilsudski. C’était une question contestée entre la droite polonaise et le mouvement politique incarné par Pilsudski. Mais aussi entre les Polonais et les minorités nationales. Néanmoins, ce que l’État polonais a réussi à faire, c’est de créer un ensemble de rituels autour de l’indépendance polonaise et cela inclut la guerre contre les Bolcheviques. La bataille de Varsovie est même devenue un jour férié, et à la fin des Années 30, elle était de plus en plus (et naturellement de façon non officielle) célébrée par des pogroms dans différentes villes. Plus généralement, dans le langage politique de la droite polonaise, il y a toujours eu un lien entre les communistes et les Juifs, il apparaissait donc très logique d’attaquer les Juifs à l’occasion de la victoire contre les Bolcheviques.

De leur côté, les communistes n’ont jamais accepté cet anniversaire car ils ont rejeté toutes les politiques et initiatives venant de l’État de l’entre-deux-guerres. Même si ces événements ont été partiellement célébrés en 1943 ou 1944, le temps de la stalinisation du pays est venu… Les communistes sont devenus plus critiques envers cette histoire nationale et à la fin des années 1950, ils sont paradoxalement arrivés avec une interprétation qui était beaucoup plus proche de l’historiographie britannique ou française de l’entre-deux-guerres que de l’historiographie polonaise.

« La bataille de Varsovie est même devenue un jour férié, et à la fin des Années 30, elle était de plus en plus célébrée par des pogroms dans différentes villes. »

Si vous lisez l’historiographie occidentale de l’entre-deux-guerres, vous serez convaincu que la guerre polono-bolchevique a vraiment commencé avec l’offensive polonaise en Ukraine et que la Pologne était le véritable agresseur. Les communistes polonais étaient d’accord avec ces érudits internationaux pour qui cette guerre était une tentative de la part des Polonais de mettre à bas la révolution bolchevique. Ils se sont rangés du côté des critiques sur Pilsudski et ont ainsi réinterprété la guerre de manière inversée par rapport aux positions officielles polonaises de l’entre-deux-guerres. Si la Pologne était l’attaquant, alors la marche de Toukhatchevski vers Varsovie n’était qu’un mouvement défensif et cela signifierait qu’à la fin, c’était une victoire soviétique du fait du sauvetage de la révolution. Ainsi, la notion de Miracle a également disparu.

Cependant, pendant les dernières années du régime communiste, les traditions initiales concernant ces événements étaient sur le point de revenir. La politique de la mémoire s’orientait de plus en plus vers l’interprétation nationale initialement développée. Elle ne s’est jamais rapprochée d’un aspect ultra-nationaliste comme ce fut le cas en Roumanie, mais les communistes polonais ont permis aux gens de redécouvrir les traditions nationales. Et l’une d’entre elles était cette guerre polono-soviétique. Certains documents sont antérieurs à 1989, nous pouvons donc dire que cette évolution est plutôt le fait de la fin du communisme que de la période post-communiste. L’idée d’un miracle polonais est revenue dans la sphère publique.

Dans la Pologne contemporaine, l’histoire occupe évidemment une place centrale. Nous connaissons les commémorations particulièrement intenses concernant l’indépendance du 11 novembre ou celles liées à l’insurrection de Varsovie. Qu’en est-il de la bataille de Varsovie (et plus largement de la guerre sovieto-polonaise) ? S’agit-il d’un élément commémoratif qui est utilisé politiquement par les autorités ? On a le sentiment que cette bataille est moins importante dans la politique mémorielle contemporaine.

Je suppose que ce sentiment a quelque chose à voir avec les significations politiques ou symboliques attachées à des événements historiques spécifiques. Il est lié à la post-histoire plutôt qu’à ces événements. Si la bataille de Varsovie n’est pas célébrée comme certains autres événements, cela ne signifie pas que cette bataille n’était pas importante. Cela signifie que cet événement spécifique n’est pas un sujet pour lequel il existe diverses interprétations ou luttes politiques. Cette situation est très différente d’un événement comme le soulèvement de Varsovie ou le début de la Seconde Guerre mondiale. La bataille de Varsovie est plutôt un événement incontesté : un ennemi est venu et a été vaincu. Il n’y a pas eu de cinquième colonne ou de controverse quelconque, mais la question plutôt marginale de savoir qui était le père de la victoire.

En ce qui concerne la bataille de Varsovie, personne n’a entamé de combat de mémoire ni de questionnement important sur son héritage. Bien sûr, il s’agit d’un processus dynamique et nous ne pouvons pas être certains que cela ne changera pas. D’autant plus que nous avons de nombreux exemples qui pourraient conduire à des discussions et des querelles. L’antisémitisme est l’un de ces exemples. Nous devons rappeler que juste avant la bataille, l’Armée polonaise a exclu les officiers juifs et les a placés dans un camp d’internement à Jabłonna. Le manque de confiance dans les soldats juifs guerre est prédominant au sein de l’Armée polonaise à cette époque. Nous savons également que des vagues de violence antisémite sont survenues lors des retraites soviétiques et polonaises. Bialystok, la ville conquise par les Bolcheviques comptait beaucoup d’habitants juifs à cette époque et ceux-ci ont souffert d’importants pillages lorsque les Polonais ont repris la ville. Il existe donc de nombreux domaines susceptibles d’initier des discussions et des controverses, je ne dirais donc pas que c’est un sujet clos, mais jusqu’à présent, la bataille de Varsovie et la guerre polono-soviétique n’ont pas produit pas de débats politiques majeurs. 

Gwendal Piégais