L’autre épidémie : 1918, l’Europe centrale à l’épreuve de la grippe espagnole

À la sortie de la Grande Guerre, une autre épidémie a fait entre 50 et 100 millions de victimes dans le monde, et n’a pas épargné l’Europe centrale : la grippe espagnole. Par Gwendal Piégais.

Article publié initialement le 25 mars 2020.

À l’été 1918, alors que les mouvements de troupes des belligérants de la Première Guerre mondiale battent leur plein, plusieurs camps militaires américains puis alliés sont frappés par une virulente vague de fièvre qui atteint les soldats. Vraisemblablement partie de camps américains du Kansas, ou amenée – selon certaines hypothèses – par les corps de travailleurs chinois envoyés chez les Alliés, la grippe dite « espagnole » atteint l’Europe occidentale au moment où les puissances centrales ploient sous les coups de boutoir des offensives françaises, britanniques et américaines.

Dans l’Empire allemand comme en Autriche-Hongrie, malgré les récents gains sur la Russie défaite, les populations souffrent de plus en plus de la faim et les conditions sanitaires se dégradent. Cette situation facilite la propagation de la grippe espagnole. À travers les cas de la Hongrie, la Tchécoslovaquie naissante et la Pologne, quel fut l’impact de cette épidémie sur l’Europe centrale ?

La Double-Monarchie usée, frappée par la maladie

On pourrait croire que l’Europe centrale est restée à la périphérie de l’épidémie, tant l’écrasante majorité des victimes européennes se trouvait en France, en Grande Bretagne, en Espagne ou en Italie. Mais la grippe espagnole n’a pourtant pas manqué d’accentuer la pression sanitaire déjà forte sur des sociétés centre européennes fortement marquées par quatre années de guerre. On estime ainsi aujourd’hui que, relativement à leur population, les pays les plus atteints par la maladie, sont l’Espagne, la Hongrie et la Pologne.

En effet, alors qu’à l’été 1918, l’Autriche-Hongrie combat sur le Front italien, dans les Balkans et sur le Front Ouest, elle perçoit déjà de nombreux signes de faiblesse sanitaire dans ses forces armées. Dès la première semaine de juillet, les Italiens lancent une contre-attaque qui ébranle les divisions de la Double Monarchie. Sur les rives de la Piave, les soldats austro-hongrois mal nourris et atteints du paludisme sont bientôt démoralisés. Ces hommes sont devenus des silhouettes squelettiques, après des mois de pénurie alimentaire et d’opérations usantes. Dans cet état de faiblesse extrême, ils essuient deux à trois fois plus de perte par la maladie que par balle.

On estime ainsi aujourd’hui que, relativement à leur population, les pays les plus atteints par la maladie, sont l’Espagne, la Hongrie et la Pologne.

C’est dans ce contexte que la grippe espagnole fait son apparition dans la troupe, venant accentuer le délitement d’une armée déjà rongée par les désertions, le paludisme, la dysenterie et la malnutrition. Au mois d’août, la grippe dépasse les autres plaies en virulence en décimant les rangs des garnisons gardant routes et nœuds ferroviaires et cause de véritable troubles systémiques dans l’organisation entre le front et l’arrière. Jusqu’à Vienne, où la grippe espagnole arrive en septembre 1918, la maladie paralyse des secteurs entiers de la vie quotidienne : les écoles et les églises ferment, la poste n’est plus en service et de nombreux conducteurs de transports publiques souffrent de la grippe espagnole.

Hôpital hongrois pendant la Première Guerre mondiale, 1918. Source : Fortepan.

Lorsqu’elle atteint la Hongrie, à la fin de l’été 1918, la pandémie frappe une société déjà fragilisée au niveau alimentaire et sanitaire par l’économie de guerre. Les grandes villes hongroises traversent une grave crise du logement. Non seulement plusieurs segments de la population vivent dans une grande promiscuité, mais d’autre part plusieurs appartements et résidences commencent à manquer d’eau courante. La presse hongroise s’en émeut régulièrement et déplore le manque de matériel ou de personnel pour résoudre cette crise sanitaire. Pendant des nuits entières l’eau n’est plus acheminée à des quartiers entiers, comme à Buda ou Kőbánya. Les médecins de la capitale font pression pour qu’on remédie à cette situation qui aggrave la propagation de toutes les maladies.

En dehors de Budapest, la société hongroise, désemparée par la situation, commence à se cloîtrer : dans le comté de Bihar et dans celui de Lőcse, les sous-préfets ont ordonné de suspendre les cours dans toutes les écoles. À Brasov, le couvent des sœurs de l’Ordre Saint-François ferme ses portes, tandis qu’à Nyíregyháza environ trois mille personnes sont déjà atteintes de la maladie. L’épidémie commence alors, au cours de l’automne, à dérégler des pans entiers de l’économie hongroise. Par exemple, à Nagybecskerek, une centaine de personnes par jour se rend chez le médecin de l’assurance des travailleurs déclarant qu’ils ne peuvent plus travailler.

À Nagybecskerek, une centaine de personnes par jour se rend chez le médecin de l’assurance des travailleurs déclarant qu’ils ne peuvent plus travailler.

Comme partout en Europe, on se stupéfait de constater que cette grippe atteint toutes les tranches d’âges, des plus jeunes aux doyens des villages en passant par les hommes dans la force de l’âge. Alors qu’à Pécs la presse locale commence à nommer la grippe espagnole à la mi-octobre 1918, la moitié des étudiants des écoles souffrent déjà de la maladie. De même, à Temesvár, 111 des 600 élèves du lycée public tombent malades, poussant le maire à fermer toutes les écoles. La plupart des écoles hongroises restent donc fermées jusqu’en 1919. Mais bien rapidement, les hommes et les femmes mobilisés pour lutter contre l’épidémie sont également frappés. À Debrecen, la pharmacie de József Mihalovits, l’une des plus importantes du pays, est contrainte de fermer : tous les assistants et préparateurs tombent malades. À Eger, le médecin en chef de la ville et du comté, ainsi qu’une partie de son personnel, sont également atteints.

L’activisme humanitaire dans la jeune Tchécoslovaquie

Dans d’autres grandes villes de la Double-Monarchie qui vit ses derniers jours, la situation n’est pas plus clémente. À Prague ainsi qu’en Bohème et en Moravie, la grippe espagnole frappe de manière virulente dans les environnements urbains en situation de pénurie. Prague, comme Plzeň ou Brno voient depuis des mois les rations alimentaires diminuer, ce qui affecte directement l’état de santé de la population. De plus, le manque de charbon atteint toutes les couches de la population, et vient désorganiser le fonctionnement des transports, des administrations et même des lieux de soin. Ainsi, en pleine épidémie de grippe espagnole, l’hôpital général de Prague menace de fermer en raison du manque de charbon, tandis que celui de Německý Brod (actuelle Havlíčkův Brod) ne peut plus cuisiner de repas chaud pour ses patients.

Alors que la dissolution de l’Empire austro-hongrois s’amorce dès l’automne 1918, la proclamation d’indépendance de la Tchécoslovaquie, le 28 octobre 1918, éclipse les ravages causés par la grippe espagnole. Néanmoins, les nouvelles autorités en place ne manquent pas de saisir toute l’importance des enjeux sanitaires pour le nouvel état tchécoslovaque. Plusieurs figures publiques vont notamment s’illustrer dans leur activisme autour de ces questions, comme par exemple, Alice Masaryková, la fille du président Tomáš Garrigue Masaryk.

Après le décès de sa mère, elle devient une des plus proches conseillères de son père et endosse ainsi le rôle, de facto, de Première Dame de la République Tchécoslovaque. Elle s’illustre dans la lutte contre la grippe espagnole. Elle participe à la création de la Croix Rouge Tchécoslovaque, dont elle devient la directrice à partir de février 1919. Sous sa houlette, et avec le soutien de son père, la Croix Rouge tchécoslovaque œuvre grandement à l’amélioration de la santé publique, alors que la Croix Rouge austro-hongroise s’était principalement occupé des soldats blessés, prisonniers et soldats déplacés pendant la Grande Guerre. La grippe espagnole n’est pas la seule préoccupation de cette nouvelle entité caritative, bien qu’elle fait plus de 1000 victimes rien que pour Prague à l’automne 1918. Le choléra et le trachome sévissent dans l’Est de la nouvelle république et particulièrement dans les Carpates et le typhus fait de nombreuses victimes aux frontières orientales de la Tchécoslovaquie.

Plus de 98 000 tonnes de matériel en provenance de France, d’Italie et de Grande Bretagne sont livrées à la Tchécoslovaquie pour l’année 1919.

Afin de lutter contre ces fléaux, Alice Masaryková va de Genève à Londres en passant par Paris pour rassembler des fonds et gagner le soutien d’organisations philanthropiques d’Europe de l’Ouest. Elle parvient ainsi à rassembler sous sa houlette d’importantes sommes d’argents mais surtout à obtenir du matériel médical, des vêtements, des draps pour les cliniques, des médicaments ainsi que le soutien physique de médecins et infirmières français et britanniques qui constitueront les premiers cadres de la Croix-Rouge Tchécoslovaque. Ainsi c’est plus de 98 000 tonnes de matériels en provenance de France, d’Italie et de Grande Bretagne qu’on livre à la Tchécoslovaquie pour l’année 1919. D’outre-Atlantique, l’American Relief Administration fait don de 27 000 tonnes de denrées alimentaires à la jeune République Tchécoslovaque.

Alice Masarykova, au centre avec un bouquet de fleur, en visite à la section de la Croix Rouge tchécoslovaque de Brno, en 1934. Source : Musée Masaryk.

Dans ce véritable effort de guerre humanitaire, l’activisme et les réseaux d’Alice Masaryková s’avèrent décisifs, de par son intervention auprès des Croix Rouges française, britannique, canadienne et américaine, mais également par ses contacts avec Herbert Hoover, le directeur de l’American Relief Administration, ainsi que Marry McDowell à Chicago, importante figure du settlement movement américain et du réformisme social. En plus de ses activités à la tête de la Croix Rouge tchécoslovaque, elle prend la tête d’une seconde organisation, Péče o děti, la Protection des enfants, qui organise la réception et la redistribution de denrées et de produits de première nécessité pour les enfants tchécoslovaques.

L’objectif à long terme de cette Première Dame tchécoslovaque est, ni plus ni moins, de faire de ces organisations des véritables agences de santé publique à l’échelle nationale. Les graves problèmes sanitaires comme la grippe espagnole ou les épidémies de typhus constituent ainsi une étape décisive dans la construction des politiques de santé publique en Tchécoslovaquie en ce qu’elles ont accéléré l’importation de modèles occidentaux, notamment américains, dans les anciennes terres des Habsbourg.

1918-1919, la Pologne exsangue face aux maladies

Plus à l’Est, notamment en Pologne, la grippe espagnole n’a pas provoqué le même sursaut humanitaire. Elle a plutôt précipité, dans certaines régions, un désarroi et un dénuement sanitaire provoqué par quatre années de guerre, de politique de la terre brûlée et de régime d’occupation. Dès la Grande retraite de l’armée russe de la région de Varsovie et de Galicie en 1915, les terres polonaises sont mises à sac, vidées de leur cheptels et provisions en blé par l’armée impériale russe en déroute. Après une occupation allemande longue de trois années, ne restent bien souvent sur place que des cohortes de réfugiés polonais ou russes atteintes du typhus livrés à la prédation des occupants successifs, qu’ils soient allemands, austro-hongrois ou même l’embryonnaire armée polonaise qui vit également sur le pays.

Dépourvus d’hôpitaux en bon état ou de personnel médical, ces populations sous-alimentées et usées ne peuvent résister bien longtemps au fléau de la grippe espagnole lorsqu’il arrive en Pologne. Dès l’été 1918, la grippe sévit à Cracovie ou encore en Mazovie ou elle fait des ravages chez les soldats en garnison. En octobre déjà, la maladie frappe également les villes de Lviv, Kielce ou Zagłębie Dąbrowskie. Dans les premiers temps de l’épidémie, la grippe espagnole ne rencontre qu’incompréhension et sidération. Les autorités ont parfois du mal à croire qu’une maladie, de surcroît non identifiée, puisse faire autant de ravages en si peu de temps. À tel point que lorsque toute une compagnie de jeunes recrues da la garnison de Śrem contracte la maladie, les supérieurs croient à une simulation collective pour éviter d’aller au front et leur refuse ainsi toute assistance, provoquant la mort de 16 des jeunes conscrits.

Hôpital militaire de campagne polonais en 1919, à Chałupki. Source : NAC.

Alors que l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie sont encore en guerre sur le front ouest, la grippe espagnole dérégule déjà la vie de l’arrière : plus de 40 000 employés des chemins de fer prussiens sont atteints des symptômes de la grippe, paralysant ainsi une bonne partie du trafic. Tout autant que les villes, les campagnes ne sont pas épargnées par la maladie. Les médecins rechignent à se rendre dans les plus petits villages, ou les habitants n’ont parfois aucun moyen pour payer les honoraires médicaux. Pour une bonne partie de la population polonaise l’alcool, les derniers sacrements et l’isolation complète constituent la seule forme de traitement. Même dans la ville de Lviv, pourtant moins mal pourvue en médecins et infirmières, la presse locale relate des cas de patients attendant un docteur pendant plus de douze heures, parfois alités auprès de leur proches défunts. Les dommages sont tels sur le fonctionnement des municipalités qu’aucun service ni organisation ne parvient à tenir le compte des morts.

La Pologne de l’après-guerre est désarmée physiquement mais également intellectuellement face à la grippe espagnole. La presse locale polonaise parle d’un retour de la peste, les Polonais spéculent sur sa provenance et imagine avoir affaire à un fléau venu de l’Est, et qualifient parfois d’ukrainienne ou de volhynienne (ukrainka ; wołynka) cette grippe qu’on nommait espagnole à l’Ouest. Les médecins exerçant en Pologne pensent pendant longtemps qu’il ne s’agit pas d’une grippe puisque la maladie n’épargne ni les hommes et femmes dans la force de l’âge ni les plus jeunes et âgés. De plus, ils imaginent qu’une bactérie est responsable de l’épidémie, et non un virus. En matière de traitement, on ne prescrit parfois que de la quinine mélangée avec de la vodka. À l’hôpital militaire Mokotów de Varsovie, les médecins en viennent à pratiquer…la chirurgie contre la maladie, et ce de manière totalement expérimentale et inefficace, précipitant ainsi la mort de six patients.

Pour une bonne partie de la population polonaise l’alcool, les derniers sacrements et l’isolation complète constituent la seule forme de traitement.

Pour ainsi dire livrée à elle-même, la population s’en remet bien souvent à la prière ou même à la célébration des « mariages noirs ». Ainsi, à Cracovie, à l’automne 1918, plusieurs habitants rassemblent leurs dernières économies afin de financer le mariage carnavalesque de deux orphelins dans un cimetière. Cette cérémonie, dans laquelle la communauté rassemblée verse toutes ces ressources, dans l’espoir qu’en échange de ce rituel Dieu consente à enfin épargner la population. De telles pratiques rituelles brisant plusieurs interdits, mais en référence directe à la religiosité des temps de la peste, sont certes des cas isolés, accompagnent un recours au religieux répandu chez les populations polonaises, des ouailles aux plus hauts prélats de l’église catholique polonaise. Elles en disent long sur le désespoir des Polonais frappés par la grippe espagnole.

De Prague à Lviv en passant par Budapest et Varsovie, la grippe espagnole vient aggraver une situation sanitaire déjà critique pour les anciennes terres des Habsbourg comme pour les territoires polonais ravagés par la Grande Guerre. Mais sur le moyen terme, elle n’ a pas affecté de la même manière tous les territoires de l’Europe centrale et orientale. La Hongrie, par exemple, a été sévèrement frappée par le virus, avec 100 000 décès et un taux de mortalité de 12,7%. Dans des villes comme Prague et en Tchécoslovaquie, ou d’après les derniers calculs, la grippe espagnole aurait fait au minimum 45 000 victime, cette épidémie a très vite fait l’objet de l’attention d’organisations philanthropiques. Cet activisme joue par exemple un rôle déterminant dans la définition de la place du nouvel état tchécoslovaque dans le domaine social et sanitaire.  

Distribution de lait par la Croix-Rouge à Płock, en Pologne, en 1919. Source : Library of Congress.

Mais de Prague à Cracovie, le virus ne provoque pas le même sursaut et ne rencontre pas la même résilience.  Ainsi, même si dans certaines régions de Pologne c’est la combinaison du typhus et de la tuberculose qui a fait  un nombre considérable de victimes, la sidération physique tout autant qu’intellectuelle provoquée par la grippe n’a pas manqué de paralyser des régions entières. L’hécatombe est telle qu’on connaît encore très mal le nombre de victimes : les estimations pour la Pologne oscillent ainsi entre 68 000 et 130 000 décès causés par la maladie. Face à la grave détérioration des conditions sanitaires dans les territoires de la République de Pologne, la région devient, dès la fin de la Grande Guerre, un important théâtre d’action humanitaire pour le Comité international de la Croix-Rouge, la Ligue des sociétés de la Croix-Rouge et l’un des premiers lieu d’exercice de l’action humanitaire et politiques menée par la Société des Nations.  

Bibliographie :

  • Łukasz Mieszkowski, Mieszkowski, « A Foreign Lady: The Polish Episode in the Influenza Pandemic of 1918 », Acta Poloniae Historica, n°113, 2016.
  • Harald Salfellner, Pandemie španělské chřipky 1918/19 se zvláštním zřetelem na České země a středoevropské poměry, thèse de doctorat soutenue à l’Université Charles à Prague, en 2017.
  • Graydon A. Tunstall, « The Military Collapse of the Central Powers », 1914-1918-online. International Encyclopedia of the First World War, dir. Ute Daniel, Peter Gatrell, Oliver Janz, Heather Jones, Jennifer Keene, Alan Kramer, et Bill Nasson, Freie Universität Berlin.
  • Freddy Vinet, La grande grippe. 1918. La pire épidémie du siècle, Vendémiaire, 2018.

 

Gwendal Piégais