Littérature : Zulma remet Karinthy au goût du jour

karinthyLa littérature traduite évolue souvent dans une temporalité bien à elle, à contre-courant des rentrées littéraires et des contextes d’écriture. C’est le cas des œuvres de Ferenc Karinthy, décédé en 1992, et dont les romans sont boudés par les éditions françaises. Avec une très belle réédition d’Epépé en octobre 2013, présentée par Emmanuel Carrère, les Editions Zulma attirent l’attention des lecteurs français sur cet auteur fascinant.

Déjà traduit dans une vingtaine de langues, Ferenc Karinthy fait partie de ces auteurs passés entre les mailles des filets des traducteurs francophones et anglophones. Son père, l’écrivain Frigyes Karinthy, est quant à lui plus largement traduit en français, et récemment réédité chez Cambourakis qui propose une large gamme de littérature hongroise traduite dans de très jolies éditions.

Sur la cinquantaine de romans et pièces de théâtre de Ferenc Karinthy, on trouve ainsi, outre Epépé, seulement deux romans traduit en français : L’Âge d’or (Aranyidő, 1972) et Automne à Budapest (Budapesti ősz, 1982). C’est ce dernier qui a tout d’abord été traduit en France, à la mort de l’auteur, en 1992. Les trois œuvres sont traduites du hongrois par Judith et Pierre Karinthy.

Épépé, paru en 1970, a quant à lui été traduit pour la première fois en 1996 en France. C’est aussi le premier roman de Karinthy à avoir été traduit en anglais en 2008, sous le titre Metropole. On y suit le personnage de Budaï, un linguiste hongrois invité à Helsinki pour un congrès de linguistique. Arrivé à destination, il réalise qu’il n’a pas du tout atterri en Finlande, mais dans un pays dont il ne comprend absolument pas la langue, qu’il n’arrive ni à analyser, ni à apprendre. Emmanuel Carrère, qui signe la préface, rappelle que le héros est

« un linguiste professionnel, maîtrisant des dizaines de langues et doué d’une faculté d’analyse exceptionnelle. On est toujours gêné, dans la fiction, quand les héros se conduisent comme des imbéciles, on se dit qu’on ferait mieux à leur place, mais on ne peut rien se dire de tel en ce qui concerne Budaï : défié sur son terrain, il est mieux armé et se sert mieux de ses armes que l’écrasante majorité d’entre nous, ce qui ne l’empêche pas d’aller de défaite en défaite. »

Un universitaire transformé en anti-héros donc, et enfermé dans un pays dont il n’arrive pas à s’extraire et dans lequel il ne parvient pas à progresser. Avec ce personnage, Karinthy propose un roman plein d’humour dans lequel le lecteur, tenu en haleine jusqu’au point final, accompagne Budaï dans son enquête pour l’amener vers une fin aussi jolie qu’inattendue.

Ce roman intemporel, qui laisse au lecteur une très grande part d’interprétation, a tout autant d’écho aujourd’hui pour un lecteur français, qu’en 1970 pour un lecteur hongrois. La publication de cette nouvelle édition, largement relayée par les magazines et les blogueurs littéraires, donne un coup de projecteur sur ce roman délicieux dont le succès auprès des lecteurs français encouragera peut-être la traduction d’autres œuvres de Karinthy.

Epepe, Ferenc Karinthy, traduit du hongrois par Judith et Pierre Karinthy, présenté par Emmanuel Carrère, Editions Zulma, octobre 2013, 9,95 €, 288 pages

Marion Decome

Ancienne membre de la rédaction de Hulala.

2 Comments
  1. Ce livre est un chef d’oeuvre. J’ai découvert ce livre il y a un an et c’est un régal surtout quand les traductions sont bien faites.
    Je pense à « La Porte » de Szabó Magda (« Az ajtó »). Autre monument qui m’a donné envie de me plonger dans la littérature hongroise.

    Dommage que mon compagnon doive payer deux fois plus cher en Hongrie (parfois) pour se procurer les versions originales.

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