« Les Hongrois ont renversé le système ». Il y a dix ans, nous étions sur la place Vörösmarty

Que faisait la petite équipe de Hulala, l’ancêtre du Courrier d’Europe centrale, il y a dix ans jour pour jour, le 25 avril 2010 ?

Facile, comme tous les observateurs de la vie politique hongroise, et comme tous les journalistes en Hongrie, nous avions les yeux rivés sur nos écrans d’ordinateurs, dans notre grande colocation sans-dessus-dessous de l’avenue Rákóczi.

Les mégots s’accumulaient dans le cendrier sur le petit balcon pile en face du cinéma Uránia, à mesure que la commission électorale égrenait les chiffres de la participation : 27 % à 13h, 33 % à 15h, 42 % à 17h30…

Un peu de stress ? Pas franchement. Deux semaines plus tôt, le Fidesz, avait déjà plié l’élection en remportant plus de la moitié des suffrages. Viktor Orbán serait de nouveau premier ministre, huit ans après avoir cédé le pouvoir aux sociaux-libéraux.

C’était attendu. La star de la gauche libérale, Ferenc Gyurcsány, s’était crashée en plein vol quatre ans plus tôt sur une bourde ; la crise financière avait mis à genoux l’économie hongroise en 2008-09 et un gouvernement technocratique avait achevé de ruiner le crédit des Socialistes en imposant la sévère cure d’austérité qui allait de pair avec le sauvetage des finances du pays par le FMI.

A cette époque, les législatives se jouaient encore en deux tours, et ce 25 avril 2010, il restait encore un enjeu de taille qui nous gardait concentrés : la super-majorité pour la droite ? Les pleins pouvoirs pour son chef ? Il lui fallait pour cela encore 52 sièges sur les 386 du parlement.

Le parti avait balayé toute possibilité de gouverner en coalition avec le Jobbik, « un parti extrémiste », jugeait le tout jeune Péter Szijjártó, chef de campagne de Viktor Orbán, qui deviendrait quelques années plus tard son ministre des Affaires étrangères. « Csak a Fidesz ! » (Seulement le Fidesz), proclamaient les affiches de campagne, le parti gouvernerait seul.

Dès 19h, la place Vörösmarty s’était remplie de milliers de sympathisants de la droite. Nous y étions, pour observer. Tonnerre d’applaudissements à chaque fois que Hir TV diffusée sur les écrans géants annonçait les résultats d’une nouvelle circonscription tombée dans son escarcelle. Bronca quand Ildikó Lendvai annonçait sa démission de la tête du Parti socialiste et quand son candidat Attila Mesterházy reconnaissait la défaite.

Le 25 avril 2010 à Budapest. @Hulala.

Un peu avant 21h, le chef montait enfin à la tribune qui se dressait une vingtaine de mètres devant nous. Il triomphait : son parti venait de décrocher 263 des 386 sièges, les deux-tiers, la majorité constitutionnelle. C’étaient donc les plein-pouvoirs pour quatre ans. La possibilité de rédiger seul une nouvelle constitution, de voter seul les lois cardinales. Du jamais vu en Hongrie.

« Aujourd’hui, il y a eu une révolution dans les isoloirs, commençait Viktor Orbán, entouré des cadres du parti. […] Les Hongrois ont renversé le système, pour en créer un nouveau. L’ancien système de politiciens abusant de leur pouvoir a été remplacé par celui de l’unité nationale. C’est à l’aune de cette unité nationale que l’on mesurera les choses à l’avenir ».

Quinze petites minutes, auxquelles succédait l’hymne national, avant qu’une partie du public entonne l’hymne des Sicules, repris par les hommes à la tribune.

Pour nous il était temps de rentrer, et de se mettre au travail.

Corentin Léotard