À l’occasion de son centième anniversaire, l’historien Marģers Vestermanis publie un ouvrage consacré à celles et ceux qui, en Lettonie, ont sauvé la vie de Juifs durant l’Occupation allemande. Il a accordé un entretien au magazine Ir.
Entretien réalisé par Ieva Puķīte et publié le magazine Ir le 18 septembre 2025. (Version complétée d’extraits non publiés — toutes les notes sont du traducteur). Photographies : Reinis Hofmanis / Traduction : Nicolas Auzanneau.
Marģers Vestermanis livre enfin l’ouvrage qu’il avait décidé, à quatre-vingts ans passés, de consacrer à celles et ceux qui, en Lettonie, ont sauvé la vie de Juifs durant l’Occupation allemande (1941-1944). Alors qu’il fête son centième anniversaire, il n’aurait pu se faire à lui-même de plus beau cadeau.
Jamais la voix de Marģers Vestermanis ne m’avait parue si joyeuse au téléphone que vendredi dernier. Enfin venait de sortir de presse « le livre le plus important de (sa) carrière », puisque c’est ainsi que l’historien émérite décrit Cilvēcība tomēr nebija mirusi (Pourtant l’humanité n’était pas tout à fait morte)[1]https://www.zinatnesgramatas.lv/lv/cilv%C4%93c%C4%ABba-tom%C4%93r-nebija-mirusi–mar%C4%A3ers-vestermanis–p%C4%81rdota-26c8c8, qu’il consacre aux sauveteurs de Juifs. Publié aux éditions Zinātne, avec le concours de la communauté juive et de l’historienne de la littérature et éditrice Jolanta Treile[2]Jolanta Mackova-Treile https://www.literatura.lv/en/persons/jolanta-treile, le livre est le fruit d’un travail de deux décennies de recherches et de vérifications minutieuses qui aurait pu se prolonger longtemps encore, s’il n’avait été décidé, au début de l’été 2025, de mettre un point final au manuscrit. La cérémonie de lancement de cette somme a été fixée au 18 septembre 2025, soit le jour exact du centième anniversaire de Vestermanis.
D’après Iļja Ļenskis, son successeur à la direction du musée « Les Juifs en Lettonie »[3]Musée « Ebreji Latvijā » https://ebrejumuzejs.lv/en/, Marģers Vestermanis, est l’un des vingt-cinq derniers survivants de la Shoah[4]Le letton utilise le concept d’« holocauste » comme en anglais. en Lettonie recensés dans le monde — trois d’entre eux résidant encore dans le pays. Avec le décès de son épouse Hava (Ieva en letton), il y a trois ans, une cécité quasi totale et des douleurs osseuses qui le plient en deux, c’est la rédaction de ce livre qui l’a poussé vers l’avant.
Il avait seize ans lorsqu’il perdit son père, sa mère et sa sœur dans les massacres de masse dans la forêt de Rumbula[5]Tueries de masse perpétrées par Allemands appuyés par des collaborateurs lettons les 30 novembre et 8 décembre 1941 dans la forêt de Rumbula près de Riga au cours desquelles quelque 25 000 Juifs ont perdu la vie. — son frère ayant été assassiné par les nazis quelque temps plus tôt…
Dans sa préface, le témoin de l’Histoire, constate avec ironie qu’il a dû, toute sa vie durant, porter sur le dos ce passé de douleur, comme l’escargot sa coquille. La thématique des « sauveteurs » est un champ de l’historiographie singulièrement délaissé, ce qui a d’autant plus aiguisé, tant sa curiosité que sa volonté de témoigner de sa « gratitude hébraïque à l’égard de tous ces gens qui, dans une période où les atrocités apocalyptiques régnaient partout, et où le peuple juif était voué à la mort, mettaient en péril leur existence et celle de leurs proches pour sauver ne fût-ce qu’une seule vie humaine (…) Pour moi, c’est une thématique positive, puisque l’on découvre que des personnes qui n’étaient pas juives étaient prêtes à se sacrifier — pour les Juifs, c’est extrêmement important. C’était nécessaire pour moi de m’emparer de cette question. Écrire l’histoire de la Shoah en tant que telle, c’eût été pour moi insupportable. »
La seconde partie de son existence pourrait apparaître comme une récompense accordée par la Providence pour avoir su surmonter les atrocités subies dans sa jeunesse. Une vie heureuse aux côtés de sa femme Hava/Ieva, médecin phtisiologue, un logement confortable où passer ses vieux jours, entouré d’êtres chers. Ses quatre petites-filles chéries téléphonent régulièrement pour prendre des nouvelles, passent volontiers dire bonjour. C’est d’ailleurs l’une d’entre elles, Undīne Čulkstēna, qui s’est inspirée de La Cathédrale de Rodin pour réaliser la couverture du livre.
Pour les questions d’ordre pratique, son petit-fils, Elmārs, le juriste, est toujours prompt à apporter son aide. Quant à la santé, qui se fait plus fragile, c’est un collectif qui peut être mobilisé à toute heure : Marģers Vestermanis a près de lui un véritable conseil médical. L’entrée de l’immeuble de rapport de la Barona iela d’avant-guerre dont la famille a obtenu la restitution après 1991 arbore les plaques des différents cabinets de spécialistes des Vestermanis : Viktors Vestermanis, le fils, orthopédiste, algologue, chirurgien de la colonne vertébrale ; Sandra Vestermane, la petite-fille, neurologue ; Larisa Ziedone, la belle-fille, spécialiste de médecine interne. Le patriarche parle des siens avec fierté, puis il sort une feuille de papier blanc sur laquelle il inscrit en grosses lettres le plan de notre entretien.
« Allons, passons aux choses sérieuses : je propose une structure comme cela, autour de l’idée des trois sauvetages ! »
Il y a treize ans de cela, j’avais déjà interrogé Marģers Vestermanis[6]Izmētātās ragaviņas (les luges abandonnées) par Ieva Puķīte (Ir du 4.7.2012), https://ir.lv/sabiedriba/izmetatas-ragavinas.167592, et il m’avait raconté son sauvetage in extremis, son séjour au ghetto, son passage par deux camps de concentration, et enfin son évasion à travers les forêts de Courlande : c’est la raison pour laquelle, je souhaitais l’entraîner vers d’autres chemins, le faire parler de ce thème des « sauveteurs », et entendre aussi ses réflexions sur l’évolution géopolitique récente. En vain. Avec force nouveaux détails, l’historien nous embarque habilement dans le récit de son propre destin qui reste le fil rouge de ce livre consacré aux « sauveteurs ».
« On me demande souvent comment j’ai fait pour vivre si longtemps — cent ans ! Vous avez traversé la guerre, me dit-on, les occupations et tout le reste… Comment cela est-il possible ? La première expérience de survie, ce fut la Shoah[7]Pour « holocauste » en anglais et en letton (NDT).. À ce sujet, il n’y a aucune explication rationnelle. J’étais jeune et fort, certes, mais tous les autres aussi voulaient vivre… ».
Il y avait quelque 93 000 Juifs en Lettonie, et après la Seconde Guerre, il n’en restait pas un millier, rappelle Vestermanis. Au camp de concentration du Stutthof, en Allemagne, qui, pour beaucoup, fut la dernière étape d’un parcours de souffrances, on évalue à 1200 le nombre de Juifs de Lettonie ayant survécu. « On ne sait pas combien d’entre eux sont restés à l’Ouest. Seules quelques centaines, comme mon ami historien, le professeur Joel Veinberg[8]Joel Veinberg (1922-2011) — l’un des rares historiens soviétiques spécialistes de l’histoire du peuple juif et de l’Orient antique.. Pas de documentation. Tout comme il n’y a pas de documentation permettant d’établir combien ont survécu. Au vu des éléments que je publie dans mon livre, le nombre de personnes sauvées ne doit guère dépasser les cinq cents. Ce qui veut dire que ce sont les sauveteurs lettons qui ont caché des Juifs fugitifs. »
Nous voilà dans son bureau où sont classés ses dossiers en letton et en allemand — deux langues que Vestermanis maîtrise indifféremment à la perfection —, où il trouve les sources qui lui permettent de préciser les chiffres. Il a pu dénombrer 644 sauveteurs et 527 Juifs cachés, parmi lesquels 388 ont survécu. Mais les archives ne permettent pas d’apporter des éléments de preuve à toutes les questions. « Disons que le nombre total de sauveteurs doit être plus élevé. Parmi les informations dont on dispose, beaucoup ne peuvent être considérées comme totalement fiables, et je les mentionne comme telles dans le livre. Des arrière-petits-enfants qui affirment que leurs grands-parents auraient caché quelqu’un… Peut-être que c’est vrai, mais peut-être pas… Voyez, on a là le témoignage de quelqu’un affirmant que des parents éloignés ont caché trois Juifs, des hommes, tenez-vous bien, dans l’immeuble qui est actuellement le siège du Conseil des ministres ! oui vous m’avez bien entendu ! Pendant l’occupation allemande, c’était le quartier général de Hinrich Lohse[9]Hinrich Lohse (1896-1964) — commissaire du Reich de juillet 1941 à l’automne 1944, Lohse est directement responsable de la politique génocidaire nazie en Lettonie visant les Juifs, les Roms et les personnes handicapées. Condamné à dix ans de prison en 1948, libéré pour raisons de santé en 1951, il passe jusqu’en 1964 une paisible vieillesse dans son village natal de Mühlenbarbek., le commissaire du Reich pour les territoires de l’Est (Ostland). »

Ieva Puķīte : Vraiment, des gens ont été cachés dans ce bâtiment ?
Marģers Vestermanis : Vous voyez ! Vous non plus, vous ne voulez pas y croire ? Moi aussi, j’ai d’abord refusé d’admettre qu’à deux pas du bureau du plus haut dignitaire allemand, trois hommes étaient cachés. Or ici on peut lire la trace écrite des cadeaux que ces sauveteurs ont reçus en remerciement… Quelle veste, quel costume, quelle cravate… Un moment de vie particulièrement significatif. Voilà. Mais c’est vrai, que cette question revient sans cesse : comment avez-vous fait pour survivre, et plus encore, quel est le secret de votre longévité ?
Et puis aussi, après la guerre, me demande-t-on — comment avez-vous pu vivre dans une société qui très massivement fermait les yeux sur le malheur qui avait frappé les Juifs, sur l’abattage des Juifs, dirais-je même, d’une manière tellement bestiale, sans la moindre pitié… les enfants pas même abattus, mais d’un coup de pied, précipités dans la fosse où ils allaient périr sous le poids des cadavres de leurs proches ?
Enfin… j’ai coutume de répondre qu’après la guerre, la terreur mortelle ne menaçait plus de la même manière. Pour dire cela comme ça, l’existence biologique était assurée. Mais s’agissait-il d’une vie au sens plein, lorsque l’on n’appartient plus ni à la société ni à un groupe de personnes bien défini ? Après la guerre, c’est comme s’il n’y avait plus de Juifs en Lettonie.
Et puis peu à peu, dans le milieu letton, j’ai fini par rencontrer des gens de bonne volonté, des compagnons spirituels, des collègues, et finalement des amis, des proches. Je ne peux pas dire toutefois que la société lettone dans son ensemble m’ait vraiment accepté…
Marģers, en entretien, vous avez à maintes reprises raconté les conditions incroyables de votre survie, mais il me semble que l’on vous a rarement interrogé sur le milieu dans lequel vous avez vu le jour.
À l’automne 1919, mon père Ābrams[10]Pour les prénoms et les noms, on fait le choix ici de conserver la graphie lettone. avait pris part comme volontaire à la résistance lorsque l’ennemi de l’indépendance lettone, Pavel Bermondt-Avalov et ses troupes s’étaient emparés de la rive gauche de la Daugava. Le gouvernement de Kārlis Ulmanis avait été évacué dans l’urgence vers Valmiera. Le commandant de l’armée lettone Jorģis Zemitāns avait ordonné à ses troupes de quitter la ville afin de prendre position le long de la rivière Jugla.
Une compagnie d’instructeurs et une compagnie d’étudiants, mais aussi des volontaires s’installèrent en défense sur les rives de la Daugava — mon père était l’un d’eux. Soulignons qu’à l’époque, il n’était déjà plus tout jeune. On disait qu’à Jelgava, les troupes de Bermondt se livraient à des pogroms, ce qui avait poussé les Juifs à s’engager pour défendre Riga. Mon père fut gravement blessé à l’épaule. Il était directeur d’une entreprise de textile où ma mère occupait les fonctions de caissière en chef. Comme son patron était à l’hôpital, elle jugea qu’il était de son devoir de prendre soin de lui ! Une bonne part de la famille de mon père était restée en Russie, n’était pas encore rentrée d’exil. Et ce fut ainsi qu’il épousa cette employée dévouée qui l’avait soigné.
Lorsque vous venez au monde, le 18 septembre 2025, vous êtes le cadet d’une fratrie de trois enfants.
Oui, mon frère aîné Ārons allait sur ses six ans. Ma sœur Soņa, avait trois ans de plus. Ma mère continua de travailler à l’entreprise. C’est pourquoi je n’ai, pour ainsi dire, pas de souvenir d’elle dans mes très jeunes années. Nous avions une nourrice, une Lettone d’ailleurs, avec qui je ne parlais que letton. Plus tard est arrivée une gouvernante, une Frau Thomson. Très antipathique.
Elle était là pour vous apprendre l’allemand ?
Non. Mon père était courlandais, or les Juifs de Courlande en général cultivaient leur allemand. Ils parlaient aussi yiddish, bien sûr, si nécessaire. Mais pour eux, le lien, le pont avec l’Europe, c’était la langue allemande.
Et votre prénom ?
En vérité, dans mes papiers, il y a mon prénom juif « Meijer ». Mais en 1938, sous le régime d’Ulmanis[11]Kārlis Ulmanis (1877-1941), père de l’indépendance de la Lettonie, il s’empare du pouvoir le 15 mai 1934 pour instaurer une dictature nationaliste conservatrice qui n’était pas exempte d’antisémitisme., alors que des pressions s’exerçaient sur les entreprises juives — et notamment pour faire en sorte que celles-ci soient revendues à l’État pour un prix nettement inférieur au marché, « Marģers » a commencé à concurrencer « Meijer ». L’idée était à terme de changer le nom de l’entreprise « Roza Vestermanis » en « Marģers Vestermanis »…
Mais en famille, on continuait de vous appeler « Meijer » ?
Oui. J’ai vraiment utilisé ce prénom « Marģers », lorsqu’après avoir fui le camp de concentration de Dondagen (Dundaga), je me suis enfui dans les forêts, où j’ai été recueilli par le groupe de partisans commandé par Alfrēds Veismanis. Il a dit : « C’est un Juif. Je ne peux pas prendre de Juif. » Sachant que dans son groupe, il y avait quand même un Allemand, des Russes, des Lettons qui avaient déserté les rangs de la police… Et puis il m’a regardé, et il a dit : « Écoute, tu n’as pas vraiment une tête de juif. Comment tu t’appelles ? » Et c’est là, pour la première fois, que j’ai vraiment utilisé ce prénom « Marģers ». Et ton nom de famille, m’a-t-il demandé ? Et là, sans hésiter, j’ai dit : « Cekuls ». On avait un agent d’entretien qui s’appelait comme ça, un communiste letton, juste sorti de prison — personne ailleurs n’en voulait. En vérité, il était concierge de métier. Il est resté dans ma mémoire comme l’oncle Kārlis — alors au moment de me trouver un nom letton, c’est le sien qui est venu spontanément : « Cekuls ».
Vous vous êtes habitué à ce prénom ? Est-ce qu’il vous arrive en rêve d’entendre quelqu’un vous appeler « Meijer » ?
Non. Dans le camp de concentration, j’avais toutes sortes de surnoms « Merčiks » ou « Meyerchen », comme m’appelait mon ami Joel Veinber, qui était plus âgé que moi. Mais quand je suis sorti, qui étais-je ? Pas de papiers. Sous le nom de Vestermanis, plus personne ne me connaissait. Marģers, quelques-uns savaient qui il était… Et c’est ainsi que j’ai été enregistré en tant que « Marģers ». Ma première nuit de liberté, je l’ai passée à Talsi, Lielā iela (Grand-rue), dans un bâtiment qui était le siège de la police à l’époque de l’Indépendance. À ce moment-là, les services de la Tchéka sur le front, connus sous le nom de « Smerch » y avaient établi leur quartier général. On m’a mis dans une cellule individuelle, parce que personne ne voulait croire à mon histoire ni ne pouvait s’en porter garant. J’ai demandé un interrogatoire complémentaire, en précisant que je pouvais prouver que j’étais juif. Je suis circoncis — comme le Christ.
Plus tard, j’ai été autorisé à faire des études, à écrire des livres, à la condition que ce ne soit pas sur la Shoah. En Union soviétique, la position officielle était qu’il ne fallait pas en parler. Insister sur la souffrance spécifique des Juifs portait atteinte à « l’amitié entre les peuples ». Dans les manuels scolaires, il n’y avait pas un mot sur la tragédie des Juifs. Même sur les lieux des massacres de masse, la seule inscription que l’on pouvait lire, c’était : « en hommage aux populations pacifiques qui ont perdu la vie ». Pas le moindre symbole juif permettant de savoir qui était enterré là. L’étoile de David ou la Menorah étaient bannies dans l’espace public.
Alors même que la Shoah a coûté six millions de vies humaines — c’est sans équivalent dans l’histoire européenne ! On massacrait des enfants et des femmes que l’on avait violées avant… photographiées nues… Des parallèles peuvent être établis entre les crimes des nazis et les déportations soviétiques : avec les Russes, il n’y a pas eu comme cela de massacres de masse, mais des familles entières, des enfants ont été emportés, sans avoir commis le moindre délit.
Mais je voulais vous raconter comment s’est passée ma vie à la fin de la guerre et après… Je ne pourrais pas dire que toutes les portes et tous les cœurs se sont ouverts à moi ! Les gens qui m’ont accueilli, et aussi une jeune fille, avec qui j’avais sympathisé en Courlande, tous me demandaient : Comment cela, tu es youpin ?
Vous ne le disiez à personne ?
La guerre n’était pas encore finie. Il fut décidé de réunir la 15e division SS à Andrejosta pour rapatrier les hommes par paquebot vers l’Allemagne — mais nombreux étaient ceux qui désertaient pour rentrer à Riga. On s’était entendu avec le commandant Veismanis pour dire que si jamais quelqu’un me cherchait des noises, je me ferais passer pour un déserteur. Un vrai gars de Riga, pardi ! pensez donc ! Cekuls !
Combien pouvait-il encore y avoir de Juifs à Riga, combien de survivants ? Une poignée… Nous avons formé une sorte de communauté ! Mon ami et mentor Veinber vivait à l’angle des Leons Paegles iela (aujourd’hui Antonijas iela) et Kirova iela (Elizabetes iela). Dans cet appartement communal, il avait trouvé une marmite à lessive. C’est là-dedans que nous faisions la soupe pour tout le monde. On pouvait débarquer à n’importe quelle heure, il y avait toujours quelque chose à manger. Sur des petites fiches, on notait ce que chacun avait trouvé ou récupéré.
Pourtant, dans la Bible, il est écrit que l’homme ne saurait vivre que de pain. La mort n’était plus une menace pour moi, et bien sûr, chacun a besoin de vivre pour une idée, pour quelque chose qui a du sens. Ma décision fut prise : j’allais être le témoin, celui qui témoigne des horreurs qui ont été commises lors de l’anéantissement des Juifs de Lettonie.
Peu à peu, la société lettone, a appris à savoir qui j’étais, et j’ai trouvé des gens qui pensaient comme moi, qui étaient choqué par le fait que des extrémistes lettons aient pu, de leur plein gré, participer sur le terrain à l’assassinant des Juifs. Ils prenaient la mesure de la tragédie qui s’était jouée sur le territoire de la Lettonie.
Ils considéraient comme moi que c’était un chapitre à part entière de l’histoire de la Lettonie qu’il fallait prendre à bras-le-corps. Pourtant, à l’époque de Khroutchev, alors que je dirigeais le département des publications des archives de l’État letton, j’ai voulu produire un volume sur le massacre des Juifs sous l’occupation allemande, et cela m’a valu d’être licencié !
Comment avez-vous pu influencer cette prise de conscience ?
C’est ce que j’appelle mon « troisième sauvetage » qui commence avec la reconquête de l’indépendance de la Lettonie. Déjà, sous Gorbatchev, nous avons recréé une société culturelle juive. J’ai aussi mis sur pied la Société des anciens déportés en camps de concentration qui réunissait 121 personnes ! Le lancement a eu lieu le 11 novembre 1988. Il a fallu attendre la période du « Réveil » pour qu’à force d’efforts, la revue Literatūra un māksla[12]Literatūra un Māksla (Littérature et Art) — publié de 1945 à 1994, principale revue littéraire et artistique de la Lettonie occupée par l’Union soviétique. https://enciklopedija.lv/skirklis/134747-%E2%80%9CLiterat%C5%ABra-un-M%C4%81ksla%E2%80%9D finisse par publier un premier article sur la Shoah : « Lorsque l’humanité était réduite au silence. »
Pour quelle raison la rédaction était-elle hostile à la publication de l’article ?
Il n’y avait pas de tradition en Lettonie. Même les intellectuels nous disaient : cela ne nous concerne pas. Ce n’est pas à nous d’assumer la responsabilité. Si nous écrivons sur ce sujet, cela sera considéré comme une volonté de salir. Bien sûr, le président Guntis Ulmanis[13]Guntis Ulmanis (1939) — premier président de la République de Lettonie restaurée (1993-1999). Petit neveu de Kārlis Ulmanis. est allé à Jérusalem où il a demandé pardon au peuple juif. Enfin, il ne l’a pas exactement formulé comme cela, mais enfin, disons qu’il a évoqué la participation lettone à la Shoah.
Il suffit d’évoquer l’action Rumbula. le 20e bataillon de Bolderāja, tous les policiers des 6e et 9e arrondissements, les gardes portuaires, même un escadron de cavalerie. Plus de 1 000 hommes mobilisés. Plus le commando d’Arājs[14]Sur le Sonderkommando Arājs, voir notamment https://regard-est.com/laffaire-cukurs-instantane-sur-un-debat-memoriel-letton !
Avez-vous le sentiment qu’aujourd’hui la mesure a été pleinement prise du préjudice subi ?
À la fin des années quatre-vingt, le ministère de la Culture nous a attribué une salle dans les locaux de l’ancien théâtre juif qui avait été investi pendant la période soviétique par le centre de formation du Parti. C’est là que j’ai commencé à organiser le centre de documentation « Les Juifs en Lettonie ». En 1996, nous avons inauguré une première exposition complète. Pour faire tout ce qu’il y avait à faire, il fallait des moyens. En 2005, j’ai convaincu les instances dirigeantes de la communauté juive d’accepter mon legs et que celles-ci en assument la responsabilité. Le premier montant significatif que nous ayons reçu provenait du ministère des Affaires étrangères allemand, à qui d’ailleurs je n’avais rien demandé. J’avais certes eu des relations amicales avec plusieurs ambassadeurs, d’un point de vue purement humain. D’une certaine manière, nous nous sommes plus réciproquement…
En 1991, je fus invité à Berlin-Ouest par l’Institut d’histoire de l’église évangélique d’Allemagne pour prendre part à une conférence internationale, à la date du 21 juin, cinquante ans exactement après le déclenchement de l’attaque allemande contre l’URSS. On voulait que je parle de la tragédie des Juifs dans la région de la Baltique, en tant qu’historien de Riga, mais ma qualité de survivant était connue. Mon intervention fut reproduite dans l’un des principaux quotidiens berlinois, le Tageszeitung, et c’est ainsi que je suis devenu une célébrité en Allemagne avant de l’être en Lettonie. Les historiens voulaient me parler, parce que j’avais travaillé dans les archives. L’intérêt portait essentiellement sur les sources. À l’époque, l’histoire de la Shoah en Lettonie n’existait pas — au-delà de ce que j’avais moi-même commencé à étudier. Pour ce qui concernait l’époque allemande, les fonds étaient secrets.
Les Allemands avaient tendance à considérer les gens venus de l’Est comme s’ils venaient tout juste de descendre des arbres. Le fait que je puisse leur parler dans un allemand qui n’était pas plus mauvais que le leur, les impressionnait beaucoup. Wolfgang Benz, qui a fondé le Centre associé de recherche sur l’antisémitisme (Zentrum für Antisemitismusforschung)[15]https://www.tu.berlin/asf, m’a demandé d’écrire un article sur les fonds relatifs à la Shoah. La somme regroupant chaque pays en suivant l’ordre alphabétique. La lettre « L » avec Lettonie figure dans le deuxième volume. L’ouvrage est sorti en 2003. C’était la première fois que j’ai fait le choix d’écrire sur la question des sauveteurs de Juifs.
Pourquoi je ne voulais pas que le musée s’appelle « Les Juifs de Lettonie » ? Je vais vous le dire : parce que la Lettonie ne les a jamais considérés comme « les siens ».
C’est donc en 1994 que j’ai pu prendre connaissance des recherches nous concernant qui avaient été réalisées dans d’autres pays. J’étais invité par l’institut de recherche en sciences sociales de Hambourg qui pensait que je pouvais les aider. J’y ai fait la connaissance du professeur Jan Philipp Reemtsma, un chercheur, héritier d’une fortune s’élevant à plusieurs millions de son père qui avait été proche des nazis. Sincèrement antifasciste, il s’intéressait aux crimes commis par la Wehrmacht. Il m’a invité à participer à un ouvrage qu’il dirigeait sur ce sujet. C’est là que je me suis penché sur l’Ortskommandantur Libau[16]https://collections.ushmm.org/search/catalog/bib41681 — sur le bilan de deux mois d’activité à Liepaja. Il s’agit d’un exemple concret des modes opératoires.
En 2001, nous étions en mesure d’ouvrir au public notre exposition sur « Les Juifs en Lettonie » : depuis les origines à l’époque du Grand-duché de Courlande, jusqu’à la Première Guerre mondiale. Mettre en valeur le rôle des Juifs dans l’architecture, la science, la médecine… Citons par exemple Paul Mandelstamm (1872-1941)[17]Jānis Lejnieks Arhitekta Paula Mandelštama trešais stils, (Zinātne, 2025) à propos duquel un livre vient tout récemment d’être publié. On lui doit quelque cinquante bâtiments publics majeurs à Riga. C’est lui qui a construit la salle pour les cérémonies funéraires dans le vieux cimetière juif et la maison de prière dans le nouveau cimetière. Je ne comprends pas pourquoi l’auteur de l’ouvrage, qui est l’architecte Jānis Lejnieks qui est tenu en haute estime, a omis de préciser que l’ambition de Mandelstamm était aussi d’être l’auteur ou le co-auteur de tous les projets juifs d’envergure.
Pourquoi je ne voulais pas que le musée s’appelle « Les Juifs de Lettonie » ? Je vais vous le dire : parce que la Lettonie ne les a jamais considérés comme « les siens ». Les choses ont commencé un peu à changer lorsqu’en 2006, la Présidente de la République, Vaira Vīķe-Freiberga, m’a nommé à la commission des historiens auprès de la présidence avec pour mission de travailler sur la Shoah. À la même époque, elle avait demandé à Andris Caune qui dirigeait l’institut d’Histoire de l’université de Lettonie d’encourager la recherche dans ce domaine.
Les historiens disent : comment pourrions-nous écrire sur le sujet ? Il n’y a pas de sources. Sans sources, pas d’histoire ! Comme j’avais passé une partie de ma carrière aux archives, mon travail avait très largement consisté à fournir des sources aux chercheurs, justement. Je me souviens avoir dit à mon ami Heinrihs Strods, le directeur de la chaire d’Histoire à l’université de Lettonie : Écoute, je passe mon temps à être invité partout en Allemagne pour faire des cours sur la Shoah en Lettonie. Mais ici, à Riga, c’est à grand peine qu’on arrive à dégager un module de trente séances pour les étudiants des cours du soir !
Hors de Lettonie, le premier à s’être attaqué au sujet, c’est l’historien de la diaspora lettone aux États-Unis, Andrievs Ezergailis (1930-2022) qui a publié une première étude sur la Shoah en Lettonie, en collaboration avec le musée des États-Unis du mémorial de l’Holocauste. Il est aussi le premier à avoir publié un article sur le commando Arājs dans le journal Cīņa[18]Cīņa (Combat) — créé en 1904 comme le journal du parti social-démocrate letton, il passe aux mains des communistes en 1919. Quotidien officiel du parti communiste durant la période d’occupation soviétique, il est liquidé en 1991 avec le retour de la démocratie. en 1988. Enfin, je dois dire à son propos que mon sang n’avait fait qu’un tour lorsque j’avais lu sous sa plume que les supplétifs de la police lettone qui assistaient les Allemands se se seraient comportés de façon « correcte et empathique » vis-à-vis des Juifs !
Surmontant votre blessure, vous avez choisi de consacrer les dernières années de votre vie au thème des sauveteurs de Juifs.
Oui, je voulais aussi rappeler que la Lettonie a eu une histoire juive. À la campagne, le colporteur juif était une partie intégrante du système économique, et il était omniprésent dans le folklore — le maillon essentiel qui permettait aux produits de la ville d’arriver dans les campagnes. Rappeler que les Juifs avaient participé à la guerre d’indépendance, qu’ils avaient été actifs aux côtés des Lettons lors de la révolution de 1905.
Cette question des sauveteurs — longtemps je n’en avais rien su. Mais peu à peu, elle s’est imposée à moi. Mes amis juifs qui avaient survécu se réunissaient chez Žanis Lipke, sur la rive gauche de la Daugava. Déjà, à l’époque du Réveil national, nous voulions dresser un monument à sa mémoire et à celle de sa femme Johanna. Mais le terrain et les biens immobiliers appartenaient à des propriétaires privés, et il était impossible de trouver où le mettre. Finalement, nous avons fait cette stèle qui ressemble à un rocher — sans aucun lien avec les traditions juives — et nous l’avons installée au nouveau cimetière juif, bien en évidence, près de l’entrée, avec l’inscription suivante : « Pour l’éternité la lumière brillera. L’œuvre de Žanis et Johanna Lipke est d’avoir sauvé la vie de 56 Juifs ».
Vous nous avez dit que votre premier article sur les sauveteurs avait été publié en Allemagne. Y avait-il un mouvement dans le monde à cette époque qui poussait à parler d’eux ? Ou bien était-ce un choix qui vous était propre ?
Oui, c’était de ma propre initiative. Ce n’est pas une thématique particulièrement porteuse en Europe — et en Lettonie, moins encore ! Je tiens aussi à vous signaler qu’un bâtiment pour un nouveau musée est en cours de construction, dans une rue parallèle à la Peitavas iela — un grand bâtiment, avec de la place. Je considère que c’est aussi un de mes grands succès. Ce ne sera pas un musée seulement sur les sauveteurs de Juifs. Ce sera un musée sur l’histoire des Juifs de Lettonie — dans lequel j’espère qu’une place particulière sera accordée à l’histoire des sauveteurs. Avec ce bâtiment et la synagogue de la Peitavas iela, on aura là une sorte de complexe : le musée juif, la synagogue — la seule synagogue de Riga qui n’a pas été détruite pendant la Shoah.
En 2016, grâce à des dons de particuliers venus d’Allemagne, nous avons fait l’exposition sur l’Holocauste. Ce fut mon dernier grand chantier au musée. En général, les expositions de ce type se terminent par un chapitre d’hommage aux victimes. Moi, j’ai voulu conclure la mienne par une partie sur les sauveteurs. Dans cette tragédie, il y a eu aussi cet accomplissement de l’humanisme. C’est aussi la raison du titre que j’ai donné à mon livre « Cilvēcība tomēr nebija mirusi » (Pourtant l’humanité n’était pas tout à fait morte).
À ce jour, plus de cent trente personnes de Lettonie se sont vu reconnaître le titre de « Juste parmi les nations ». À Jérusalem, dans le Jardin des Justes, tous ceux qui ont été distingués peuvent planter un arbre. Les sauveteurs de Lettonie figurent parmi eux.
En 2007, j’avais recueilli des informations concernant 276 sauveteurs. Aujourd’hui, on en dénombre 429. En Allemagne, il y a un fonds d’archive spécial concernant les déportés dans les camps — quelque 18 millions de fiches. On y trouve aussi des dossiers concernant les sauveteurs de Juifs emprisonnés. On sait ainsi que quatorze sauveteurs de Juifs de Lettonie sont morts dans les camps de concentration allemands. Le printemps dernier, nous avons planté en leur honneur quatorze saules pleureurs sur la Benjamiņas iela (ancienne Gogoļa iela), et leurs noms sont inscrits sur le mur du souvenir.
J’insiste sur le fait que nous sommes les seuls en Europe à honorer ainsi nos sauveteurs nationaux. C’est aussi une façon pour moi de rappeler à la société lettone ce que fut la tragédie de la Shoah.
S’il y a un récit qui figure dans votre livre que vous voudriez mettre en lumière ici, ce serait lequel ?
Probablement celui d’Eva Hoffa, avec ses deux enfants en bas âge. Les Hoff étaient des entrepreneurs qui avaient pignon sur rue en Lettonie, des gens très aisés. Le mari fut fusillé dès la première semaine d’occupation, la femme envoyée au ghetto. Que faire ? Le petit avait trois ans, la petite, cinq. Après la première action Rumbula, elle comprit qu’ils seraient les suivants. Le 8 décembre, elle soudoya les gardiens, affirmant qu’elle était allemande, qu’elle n’avait rien à faire là. Hoff avait fait ses études en Allemagne, et c’est là-bas qu’il avait épousé Eva qui était la fille d’un médecin juif de Berlin, le docteur Pulvermacher.
À partir de là commença une véritable Odyssée, où elle passa des bons soins d’un sauveteur à l’autre, avec ses deux enfants. Finalement, elle se fit prendre. L’exécution était l’issue inéluctable, mais elle ne voulait pas en démordre, elle affirmait sans relâche que ses enfants et elles étaient allemands. Elle n’avait aucun papier pour le prouver, mais sa puissance de conviction était hors du commun. À l’été 1944, ils furent transférés tous les trois de la prison centrale de Riga au camp de Salaspils. Dans les baraquements, elle retrouva la femme d’un pope orthodoxe qu’elle avait fréquentée avant la guerre. Cette dernière avait été condamnée à une année d’enfermement pour avoir écouté les stations radio étrangères interdites. Ces dames élégantes en imposaient au commandant du camp, Kurt Krause.
À l’arrivée des Soviétiques, Eva, comme les autres détenus, fut envoyée en Allemagne, à destination du Stutthof. La femme du pope qui elle restait à Riga lui fit la promesse de s’occuper des enfants qui étaient considérés comme « demi-allemands ». Elle fit sortir les enfants — sachant qu’en ville on jasait beaucoup à son sujet, mettant en cause ses origines russes de Roumanie — on la croyait plutôt juive.
C’est donc elle qui a sauvé les enfants Hoff ?
Oui, sachant qu’elle était elle-même en grand danger. En Allemagne, Eva fut recueillie par la Croix-Rouge, elle arriva à Stockholm. Elle reprit des forces, chercha à savoir ce qu’il était advenu de ses enfants. Elle finit par apprendre qu’ils étaient bien vivants, mais que l’URSS refusait de les lui rendre. En tant que mère, elle n’avait qu’à venir les chercher. Eva Hoff était historienne de l’Art, après la guerre elle travailla à la bibliothèque royale de Suède. Après la mort de Staline, ils finirent par être autorisés à rejoindre la Suède — Marina avait fini ses études, et le garçon était déjà grand.
Ce livre est un nouveau monument que vous dressez à la mémoire des sauveteurs.
C’est certain ! Sachant que des histoires comme celle-ci, il y en a des dizaines ! Il y a encore matière pour en autre livre sur la mémoire des sauveteurs.
Ce qui se passe aujourd’hui ne fait-il pas planer une ombre sur tous nos rêves d’avenir en tant que société démocratique ?
Soyons francs, nous sommes pour ainsi dire en état de guerre. Nous voilà contraints d’utiliser notre budget pour le renforcement de nos frontières ! La Lettonie est menacée, il n’y a aucun doute. On ne parle plus que de cela — et c’est la même chose partout en Europe. La situation présente me fait penser aux paroles de Chamberlain à son retour de la conférence de Munich en 1938 où il avait rencontré Hitler et Mussolini. On partage entre nous : tu me donnes ça, je prends ça… tout en sachant pertinemment que Hitler en voudra toujours plus. Lorsqu’il arrive à Londres, à sa sortie d’avion, il déclare : « Je vous apporte la paix pour notre temps ! »
Quelles sont vos raisons d’espérer ?
J’ai des arrière-petits-enfants qui n’ont pas encore fait leurs premiers pas dans la vie. Ils n’ont pas la moindre idée de la masse de problèmes qui pèsent sur leur avenir. Notre immeuble est très vieux et exige des investissements permanents, mais il ne me faut rien de plus. J’ai la pension que l’Allemagne me verse en tant qu’ancien prisonnier en camp de concentration, à laquelle s’ajoute ma retraite lettone. Mon fils s’en sort très bien, et ma petite-fille est une spécialiste réputée… On peut se dire que les petits auront ce qu’il faut pour vivre… En même temps, il suffirait d’une seule bombe pour réduire en pièces toute notre maison.
Que pouvons-nous faire ? Dans une situation historique comme celle d’aujourd’hui, que peut faire un pauvre humain ?
Déjà, comprendre la situation. Les Juifs gardaient de la sympathie pour la Russie en tant qu’État puisqu’elle avait permis la défaite du nazisme. En Israël même, les Juifs étaient fiers de s’être battus à ses côtés. Or nous savons très bien ce qui s’est passé en 1937. Des millions de personnes enfermées — pas moins de la moitié d’entre eux perdant la vie dans des camps. Ce qu’ils ont fait avec les écoles, les théâtres, les journaux, les maisons d’édition lettons, ils l’ont fait aussi avec les Juifs. Tous ces acteurs de la vie culturelle emprisonnés, fusillés. Ainsi donc, ce Staline sanguinaire aurait été notre unique sauveteur ? Hélas, nous n’en avions pas d’autres. C’est avec une inquiétude extrême que je regarde vers cet avenir dans lequel mes arrière-petits-enfants vont devoir vivre.
Notes
| ↑1 | https://www.zinatnesgramatas.lv/lv/cilv%C4%93c%C4%ABba-tom%C4%93r-nebija-mirusi–mar%C4%A3ers-vestermanis–p%C4%81rdota-26c8c8 |
|---|---|
| ↑2 | Jolanta Mackova-Treile https://www.literatura.lv/en/persons/jolanta-treile |
| ↑3 | Musée « Ebreji Latvijā » https://ebrejumuzejs.lv/en/ |
| ↑4 | Le letton utilise le concept d’« holocauste » comme en anglais. |
| ↑5 | Tueries de masse perpétrées par Allemands appuyés par des collaborateurs lettons les 30 novembre et 8 décembre 1941 dans la forêt de Rumbula près de Riga au cours desquelles quelque 25 000 Juifs ont perdu la vie. |
| ↑6 | Izmētātās ragaviņas (les luges abandonnées) par Ieva Puķīte (Ir du 4.7.2012), https://ir.lv/sabiedriba/izmetatas-ragavinas.167592 |
| ↑7 | Pour « holocauste » en anglais et en letton (NDT). |
| ↑8 | Joel Veinberg (1922-2011) — l’un des rares historiens soviétiques spécialistes de l’histoire du peuple juif et de l’Orient antique. |
| ↑9 | Hinrich Lohse (1896-1964) — commissaire du Reich de juillet 1941 à l’automne 1944, Lohse est directement responsable de la politique génocidaire nazie en Lettonie visant les Juifs, les Roms et les personnes handicapées. Condamné à dix ans de prison en 1948, libéré pour raisons de santé en 1951, il passe jusqu’en 1964 une paisible vieillesse dans son village natal de Mühlenbarbek. |
| ↑10 | Pour les prénoms et les noms, on fait le choix ici de conserver la graphie lettone. |
| ↑11 | Kārlis Ulmanis (1877-1941), père de l’indépendance de la Lettonie, il s’empare du pouvoir le 15 mai 1934 pour instaurer une dictature nationaliste conservatrice qui n’était pas exempte d’antisémitisme. |
| ↑12 | Literatūra un Māksla (Littérature et Art) — publié de 1945 à 1994, principale revue littéraire et artistique de la Lettonie occupée par l’Union soviétique. https://enciklopedija.lv/skirklis/134747-%E2%80%9CLiterat%C5%ABra-un-M%C4%81ksla%E2%80%9D |
| ↑13 | Guntis Ulmanis (1939) — premier président de la République de Lettonie restaurée (1993-1999). Petit neveu de Kārlis Ulmanis. |
| ↑14 | Sur le Sonderkommando Arājs, voir notamment https://regard-est.com/laffaire-cukurs-instantane-sur-un-debat-memoriel-letton |
| ↑15 | https://www.tu.berlin/asf |
| ↑16 | https://collections.ushmm.org/search/catalog/bib41681 |
| ↑17 | Jānis Lejnieks Arhitekta Paula Mandelštama trešais stils, (Zinātne, 2025) |
| ↑18 | Cīņa (Combat) — créé en 1904 comme le journal du parti social-démocrate letton, il passe aux mains des communistes en 1919. Quotidien officiel du parti communiste durant la période d’occupation soviétique, il est liquidé en 1991 avec le retour de la démocratie. |