Petits mots de rien ? La grammaire polonaise de la résistance

Une simple lettre peut-elle servir de rempart contre l’ombre de l’URSS ? En analysant la bascule linguistique qui s’opère aujourd’hui en Pologne autour de « la guerre en Ukraine », Carole Fily, traductrice littéraire, démontre que la grammaire n’est jamais neutre. Quand la langue cesse de raconter le passé pour sculpter un avenir libre, les mots les plus courts deviennent souvent les plus puissants outils de résistance.

  • Qu’est-ce qui est si difficile dans le polonais ?

On m’a souvent posé cette question. La dernière fois, c’était une amie, au restaurant. Elle avait bien insisté sur le ‘si’. Un petit mot de rien, mais à qui on ne la fait pas : il attendait une réponse argumentée, illustrée par des exemples. Comme d’habitude, j’avais répondu :

  • Tout.

Et c’est vrai. Même les Polonais le disent.

Cela fait vingt ans que je fréquente cette langue, cinq ans de manière assidue, et j’ai encore du chemin à faire avant de pouvoir m’autoproclamer bilingue.

Tout. Tout est difficile dans le polonais.

De la prononciation au vocabulaire en passant par les conjugaisons, les déclinaisons et, même, les prépositions.

Comme en français, elles sont souvent courtes, DO, POD, PO, NA, ZA, Z, DLA, W… Des petits mots de rien, comme le ‘si’.

Mais comme le ‘si’, des petits mots de rien à qui on ne la fait pas. Les confondre, c’est la confusion assurée. Et chacune régit un cas précis ; certaines plusieurs. Là encore, c’est subtil.

Subtil. Et tellement révélateur de la force du langage.

Comme ce qui suit.

C’était il y a quelques semaines. Au restaurant, encore. À Cracovie, cette fois, avec une collègue rencontrée quelques mois plus tôt lors d’une conférence. Après avoir parlé de nous, de nos projets, nous abordons l’actualité dans le monde et en Pologne : la politique, les sujets sociétaux sensibles et la guerre qui fait rage à moins de trois cents kilomètres, en Ukraine.

Et là, je bloque. Pas sur le sujet, mais à cause d’un doute qui me trotte dans la tête depuis un certain temps. Le moment est peut-être venu de le dissiper :

  • Au fait, comment on dit « la guerre en Ukraine » ? Parfois, je lis et j’entends « w Ukrainie ». Parfois, « naUkrainie »…

La collègue s’interrompt, troublée. Je comprends alors que ma question n’a pas lieu d’être au milieu du récit, grave et émouvant, qu’elle vient de commencer. Je me sens bête.

Au bout d’un moment, elle dit :

  • Intéressante, ta question.

Et la réponse qu’elle me fait l’est tellement plus encore que je ne peux m’empêcher d’en faire part. Je l’ai complétée par quelques recherches que j’ai entreprises juste après.

« W Ukrainie » czy « na Ukrainie » ?

Les deux formes sont correctes.

Mais selon le Dictionnaire de la Langue polonaise (Słownik Języka Polskiego), la construction avec la préposition na est la formule consacrée, c’est celle qu’on emploie traditionnellement. Celle que défendent les puristes.

De même, on dit naturellement :na Litwie (en Lituanie) na Łotwie (en Lettonie), na Białorusi (en Biélorussie), na Słowacji (en Slovaquie), na Węgrzech (en Hongrie).

Mais on dit : w Polsce (en Pologne), w Niemczech (en Allemagne), w Hiszpanii, weFrancji (Note : on ajoute ici un e pour une question d’euphonie, afin de faciliter la prononciation : comme quoi, le polonais sait aussi parfois ménager ses locuteurs).

Pourquoi deux propositions pour exprimer a priori la même réalité ?

C’est là que les choses deviennent passionnantes…

Pour faire bref, la préposition na exprime un rapport de dépendance (géographique, administrative, politique). Ainsi, on dit na Śląsku (en Silésie) et na Kazimierzu (à Kazimierz), la Silésie étant une région appartenant à la Pologne ; et Kazimierz, un quartier de Cracovie.

En revanche, pour désigner une entité souveraine (un État ou un territoire), on emploie la préposition w. W Polsce.

Mais la Lituanie, la Lettonie, la Hongrie, la Slovaquie et consorts ne sont-elles pas elles aussi des États souverains et indépendants ?

Pour comprendre l’usage de na dans ces cas précis, il faut remonter plusieurs siècles en arrière, à l’époque ou la Pologne était un immense royaume (la République des Deux Nations, 1569-1795) qui couvrait l’ensemble de la Pologne actuelle, une grande partie de l’Ukraine, de la Biélorussie, de la Lituanie, de la Lettonie et une petite partie de l’Estonie.

Mais la Hongrie ? Elle n’a jamais fait partie de la Pologne, mais l’usage de na, en l’occurrence, s’explique sans doute du fait qu’à une époque elle n’était pas autonome puisqu’elle appartenait à l’empire austro-hongrois.

Même chose pour la Slovaquie : elle aussi faisait partie de l’Autriche-Hongrie et, ensuite, de la Tchécoslovaquie. Pourtant, on dit w Czechach (en Tchéquie). Cela tient probablement au fait que dans l’imaginaire des Polonais d’autrefois, la Tchéquie (alors royaume de Bohême) jouissait d’un statut politique plus marqué. Ou peut-être simplement au fait que le polonais a très tôt emprunté cette forme au tchèque (v Čechách).

Dans la continuité de ce premier sens (rapport de dépendance), la préposition na traduit plus généralement un rapport de proximité : les Polonais ont toujours eu pour tradition d’utiliser na pour désigner leurs voisins directs à l’est et au sud. Certes, la Hongrie n’a pas de frontière avec la Pologne, mais les deux pays sont proches sur le plan historique.

Avec na, on imagine des surfaces ouvertes, planes, prolongements naturels de la Pologne, à l’époque où les frontières n’existaient pas. C’est d’ailleurs cette même idée d’ouverture qu’on retrouve dans des expressions courantes comme : na ulicy (dans la rue), na placu (sur la place), na podwórku (dans la cour).

Mais revenons à l’Ukraine : pendant plus de deux cents ans, elle a fait partie intégrante de la République des Deux Nations, autrement appelée Première République de Pologne. Cent vingt-trois ans plus tard, en 1918, ses territoires occidentaux sont intégrés à la Deuxième République. L’usage de na fait ainsi écho à sa longue appartenance à la Pologne (jusqu’en 1939).

Mais on peut aussi y déceler une référence à la période où elle a vécu sous le joug de l’URSS (de 1922 à 1991). C’est aussi sous l’angle de l’ancienne domination soviétique qu’on peut, par la force des choses, interpréter les expressions na Litwie (en Lituanie), na Łotwie (en Lettonie), na Białorusi.

Et aujourd’hui, qu’en est-il ?

Depuis le début du conflit en Ukraine, en 2022, on constate que l’usage de w Ukrainie s’est généralisé au détriment de na Ukrainie. Ce changement est devenu la norme dans les médias et le langage courant, reflétant une volonté marquée, tant chez les Polonais que chez les Ukrainiens vivant en Pologne, de souligner le statut d’État pleinement souverain de l’Ukraine.

D’ailleurs, le Conseil de la Langue polonaise (Rada Języka Polskiego) recommande désormais l’emploi de w Ukrainie, surtout dans les contextes officiels, politiques et journalistiques. Toutefois, des voix s’élèvent, notamment parmi les linguistes puristes et dans les milieux ultra-conservateurs, qui déplorent cette rupture avec une tradition qui perdure depuis des siècles.

Des siècles ? Pas vraiment.

Le Conseil de la Langue polonaise rappelle que la forme w Ukrainie était en usage “à partir du XVIIe siècle”. De fait, on la trouve fréquemment dans les écrits publiés à cette époque et bien plus tard, comme dans Par le fer et par le feu (1884), chef-d’œuvre épique de Henryk Sienkiewicz. Ce choix s’explique certainement par la volonté de l’auteur de souligner l’identité territoriale propre à l’Ukraine dans le cadre de ce récit qui relate la révolte des cosaques ukrainiens de 1648 contre la République des Deux Nations. Loin d’être dictée par le « politiquement correct » moderne, cette précision rejoint néanmoins les débats linguistiques actuels sur la reconnaissance de la souveraineté des nations par le langage.

W, une préposition, un petit mot de rien. Même pas un mot. Une lettre, un simple tracé qui ne forme même pas une syllabe complète.

Mais ce simple tracé porte en lui une onde de choc. Le choisir, c’est dresser un rempart contre l’ombre de l’URSS que Poutine chercher à ranimer, c’est affirmer une ferme solidarité envers le peuple ukrainien. Au même titre qu’un drapeau bleu et jaune flottant dans les airs, il est l’étendard de ceux qui refusent l’effacement.

Par ailleurs, il révèle combien le langage ne se limite pas à nommer le réel : il le sculpte. C’est ici que réside sa dimension performative : en nommant le monde tel que nous voulons qu’il devienne  ̶  libre, solidaire  ̶  nous commençons déjà à le faire exister.

Il montre aussi que la véritable puissance de la langue ne réside pas dans les grands discours ou les formules solennelles. Souvent, elle se niche dans l’interstice, comme dans ce w qui agit comme un exorcisme. Bref, ne sous-estimons jamais la grammaire de la résistance.

Matthieu Boisdron

Rédacteur-en-chef adjoint du Courrier d'Europe centrale

Docteur en histoire (Sorbonne Université)