Euro de foot 2020 : À genou ou debout, qui c’est, les racistes ?

Les pays d’Europe centrale et de l’Est traînent une réputation de sociétés au sein desquelles un racisme plus ou moins ouvertement déclaré reste toléré. Le football, avec tous ses excès, n’échappe bien évidemment pas à cette mauvaise image, comme le montre la lourde suspension infligée par l’UEFA au défenseur tchèque Ondřej Kudela, souvent mal comprise à Prague. Mais la critique est-elle justifiée ?

(Prague, correspondance) – Ondřej Kudela emmènera peut-être le secret avec lui jusque dans sa tombe. Puisque le défenseur international tchèque avait pris soin de placer les mains devant sa bouche lorsqu’il s’est approché de son adversaire, personne d’autre que lui ne saura probablement jamais de quel véritable nom d’oiseau il a insulté Glen Kamara, le 18 mars dernier à Glasgow, lors du huitième de finale retour de la Ligue Europa entre les Rangers et le Slavia Prague.

Lui a-t-il effectivement glissé à l’oreille « you are a fucking monkey, you know you are », comme le prétend le défenseur finlandais, noir de peau ? Ou s’est-il « contenté », dans le feu de l’action, d’un plus conventionnel – sur les terrains de football – « you are a fucking guy », selon la version qu’il s’est efforcé de faire prévaloir pour sa défense auprès de la commission de discipline de l’UEFA, l’association qui organise et gère les compétitions européennes entre clubs et sélections nationales ?

Sans elle non plus posséder de réponse catégorique à cette question, l’UEFA a néanmoins émis un avis – très tranché – sur la question, puisque son instance de contrôle, éthique et de discipline a sanctionné Kudela de dix matchs de suspension au motif de « comportement raciste ». Le joueur, dont l’appel a été rejeté, mais qui continue de nier ce qui lui est reproché, entend désormais porter le litige devant le Tribunal international du sport, basé à Lausanne. En attendant de connaître l’issue finale, c’est privée de son meilleur stoppeur actuel, alors que l’axe de sa défense est précisément le secteur de jeu dans lequel elle apparaît comme la plus vulnérable, que l’équipe de République tchèque aborde la phase finale du Championnat d’Europe, qui s’ouvre ce vendredi soir à Rome par un duel entre l’Italie et la Turquie.

« Pourquoi le monde croit-il que les Tchèques sont racistes ? » – Respekt.

Avant même que les observateurs et les supporters n’apprennent – le plus souvent avec stupeur – la lourdeur de la sanction – très rare à ce niveau de la compétition -, l’affaire a fait grand bruit en République tchèque. Elle a été au centre de nombre de discussions et a fait l’objet de toutes les interprétations possibles dans les semaines qui ont suivi une rencontre qui, au-delà de la qualification du Slavia, restera gravée dans les mémoires de ceux qui l’ont suivie en direct essentiellement en raison des agressions délibérées de joueurs du club écossais globalement « footballistiquement » inférieurs et frustrés par l’élimination contre un modeste club de l’Est. Une violence physique qui a valu au gardien du Slavia Ondřej Kolář (lui aussi absent à cet Euro alors qu’il aurait pu prétendre à une place de titulaire dans la cage tchèque) de sortir du terrain sur une civière gravement blessé à la tête et qui a donc précédé la réaction verbale de Kudela, accouru insulter Kamara suite à un comportement antisportif manifeste de ce dernier.

Tous les médias tchèques se sont intéressés à un scandale qui, très vite, a dépassé le cadre du simple rectangle vert de football pour se transformer en un débat plus général sur un problème latent en République tchèque, en Europe centrale et de l’Est : le racisme. Même le respectable hebdomadaire généraliste Respekt, pourtant habituellement peu porté sur la chose sportive, a consacré la une de l’un de ses numéros d’avril à la polémique en posant « la question qui tue » : « qui est (le) raciste ici ? » Et, surtout, « pourquoi le monde croit-il que les Tchèques sont racistes ? »

Racistes, les Tchèques ?

Aux yeux des pays de l’Europe de l’Ouest – bien-pensants et donneurs de leçons, rétorqueront certaines voix critiques à Prague -, la question ne se pose même pas, tant la réponse apparaît évidente. Comme leurs homologues hongrois, polonais et slovaques, les politiques tchèques n’ont-ils pas compté parmi les principaux opposants au sein de l’Union européenne à la répartition entre pays membres des réfugiés au plus fort de la crise migratoire il y a quelques années ? D’ailleurs, combien en ont-ils accueillis, de ces migrants dont personne ne veut depuis ? Et puis, tous « à l’Est » sont plus ou moins racistes. Plus encore en matière de football.

Ainsi, à l’automne 2019, à Sofia, c’est par un match contre la Bulgarie dans un stade Vasil-Levski à huis clos que la République tchèque avait achevé sa campagne de qualification pour l’EURO 2020, justement suite à des incidents racistes survenus quelques semaines plus tôt au même endroit lors de la réception de l’Angleterre. En raison des « chants et saluts nazis » adressés par une partie du public bulgare, qui s’en était pris verbalement aussi aux joueurs noirs de la sélection des Three Lions, l’UEFA avait ouvert une procédure déjà pour un « comportement raciste » qui avait contraint l’arbitre à interrompre la rencontre à deux reprises.

Les stades des « pays de l’Est » comptent aussi, c’est vrai, parmi les derniers en Europe où les cris de singe des supporters destinés aux joueurs africains ou d’origine africaine peuvent encore faire partie du « folklore » ambiant lors des matchs de football. Toutefois, l’exemple de l’interruption en avril dernier du match Cadix-Valence en Liga espagnole, après que le joueur français Mouctar Diakhaby se soit plaint d’insultes racistes sur le terrain, ou les dérapages xénophobes qui polluent depuis plusieurs années le Calcio italien, confirment aussi que la bêtise n’est pas propre aux tribunes ou aux pelouses qui, autrefois, se trouvaient « de l’autre côté » – sous-entendu le mauvais – du rideau de fer.

Pas davantage que ceux du Slavia, qui étaient restés debout en signe de solidarité avec leur coéquipier Kundela qui purgeait son premier match de suspension lors de leur quart de finale aller de Ligue Europe à Londres contre Arsenal, les joueurs de de la sélection tchèque ne poseront de genou à terre avant le coup d’envoi de leurs matchs à l’EURO. Ils ne seront pas les seuls à devoir se justifier et à expliquer que même sans effectuer « ce geste symbolique apparu à l’étranger » – dixit un expert tchèque-, lors du mouvement « Black Lives Matter » aux États-Unis, leur engagement dans la lutte contre le racisme ne doit pas être remis en cause. Les Écossais, qui seront leurs premiers adversaires à Glasgow ce lundi 14 juin, et les Croates ont annoncé qu’ils comptaient en faire de même et s’abstenir, estimant que la politique n’avait pas sa place dans le sport. Avant eux, la veille, le 9 juin, dans un match de préparation disputé à Budapest, les supporters hongrois, soutenus un peu plus tard par Viktor Orbán, avaient hué l’équipe d’Irlande dont les joueurs s’étaient pliés à l’usage en cours ces derniers mois sur les terrains d’Europe.

Les Polonais étaient eux aussi restés debout lorsqu’ils avaient affronté l’Angleterre à Wembley le 31 mars dernier en éliminatoires de la Coupe du monde, offrant le spectacle d’un contraste saisissant avec leurs adversaires. « Je suis absolument contre une telle action, nous n’avons aucune raison de la suivre, avait alors déclaré le légendaire Zbigniew Boniek, actuel président de l’Association polonaise de football. Ce n’est que du populisme, parce que rien ne suit. Certains footballeurs s’agenouillent, mais si on leur demandait pourquoi, ils ne sauraient même pas. » Un peu plus de deux mois plus tard, au même endroit, une partie du public anglais a donné raison à l’illustre dirigeant polonais en sifflant ses propres joueurs de nouveau agenouillés avant le début des matchs de préparation contre l’Autriche et la Roumanie. Et si neuf représentants roumains avaient suivi leurs adversaires anglais, deux autres avaient, eux, fait le choix de rester debout, parmi lesquels notamment Nicolae Stanciu, habituel coéquipier d’Ondřej Kudela au Slavia…

À Prague, justement, certains commentateurs n’ont pas manqué de remarquer que si le Slavia traversait actuellement sa période la plus faste depuis la Deuxième Guerre mondiale et était devenu un des meilleurs clubs d’une Europe centrale et de l’Est du football dans l’impossibilité financière – et par conséquent sportive – de rivaliser avec l’Europe de l’Ouest, il devait ses succès en grande partie à ses joueurs africains. Car aux côtés des nombreux internationaux tchèques, slovaques ou donc roumain, ce sont aussi des talents sénégalais, ivoiriens, nigérians ou libériens qui composent l’équipe du triple champion de République tchèque en titre. Une équipe multiculturelle donc, comme se plaisent désormais souvent à le souligner les dirigeants du club pragois, au sein duquel les fonctions de capitaine et de leader sont assurées par ce « fucking guy » d’Ondřej Kudela que les médias britanniques, comme l’UEFA donc, ont eu vite fait de mettre au pilori. A la différence de l’opinion majoritaire en République tchèque qui, elle, préfère laisser au joueur et à un homme sans histoires jusque-là le bénéfice du doute et respecter le principe de présomption d’innocence. Ou deux visions d’une histoire dont personne ne saura jamais le fin mot. Qui est raciste ?

Photo d’illustration : Ralf Roletschek / CC BY-SA 3.0
Guillaume Narguet