Coupe du Monde : l’Aigle polonais a retrouvé des ailes

Souvent oubliée des pronostics, la Pologne pourrait pourtant bien être une des équipes surprises de la Coupe du monde, une compétition qu’elle retrouve pour la première fois depuis douze ans et dans laquelle elle n’a plus brillé depuis sa troisième place en 1982. Emmenés en Russie par leur attaquant vedette Robert Lewandowski, les Aigles blancs semblent enfin avoir retrouvé des ailes après une longue traversée du désert.

Wrocław, le 16 juin 2012. Polonais et Tchèques disputent leur troisième et dernier match de groupe à l’Euro. Une rencontre décisive. Le vainqueur sera qualifié pour les quarts de finale. Depuis la 72e minute et un but en contre de Milan Jirásek, ce sont les visiteurs qui mènent 1 à 0. A la 94e, Jakub Błaszczykowski, qui d’un lob a évité la sortie de Petr Čech, pense égaliser quand Michal Kadlec, sorti du diable Vauvert, repousse dans un élan désespéré le ballon de la tête quelques centimètres devant sa ligne. C’est lui, le défenseur tchèque, qui finit sa course les pieds emmêlés dans les filets. Le coup de sifflet final retentit dans les secondes qui s’ensuivent. Le virage tchèque réservé aux supporters de Milan Baroš et de ses partenaires exulte, tandis que le reste du Stadion Miejski plonge dans un silence de circonstance. Après deux résultats nuls (1-1) déjà décevants contre la Grèce et la Russie, et cette défaite donc contre le voisin tchèque, la Pologne, malgré le soutien de tout un peuple, termine à la dernière place de son groupe et quitte prématurément « son » Euro par la petite porte.

Un an et quelque plus tard, en octobre 2013, les choses ne vont toujours pas mieux. Défaits par l’Angleterre à Wembley (2-0), les hommes du sélectionneur Waldemar Fornalik, qui avait pris la direction de la sélection après l’échec de l’Euro un an plus tôt, achèvent une campagne éliminatoire pour la Coupe du monde 2014 particulièrement triste. Avec seulement trois victoires en dix matchs – une contre la Moldavie et les deux autres contre Saint-Marin – la Pologne termine à la quatrième place de son groupe derrière l’Angleterre, l’Ukraine et le Monténégro. Le lendemain du retour de Londres, la Fédération polonaise de football (PZPN) annonce dans un communiqué laconique que Waldemar Fornalik est démis de ses fonctions.

Le 26 octobre, Adam Nawałka est désigné pour prendre la relève. Le nouveau sélectionneur débute mi-novembre par une défaite contre la Slovaquie (0-2) à Wrocław, suivie d’un résultat nul contre l’Eire (0-0) quatre jours plus tard à Poznań. Malgré son trio de Dortmund composé de Jakub Błaszczykowski, Łukasz Piszczek et Robert Lewandowski, la Pologne n’a alors plus d’équipe nationale digne de ce nom et figure à la 78e place du classement FIFA… entre le Togo et Trinité-et-Tobago. Jamais encore de toute son histoire, elle n’était tombée si bas.

Quatre ans et quelques mois plus tard, la Reprezentacja s’apprête à disputer en Russie la huitième phase finale de Coupe du monde de son histoire. Deux ans après un quart de finale malheureux au championnat d’Europe en France (perdu contre le Portugal aux tirs au but), la Pologne figure désormais à la 8e place au classement FIFA, un rang derrière la France. Et si son nom ne compte certainement pas parmi ceux qui sont régulièrement évoqués lorsqu’il s’agit de désigner les favoris de la compétition, les espoirs de Varsovie à Gdańsk, et de Szczecin à Cracovie, sont néanmoins palpables. Nombreux sont les supporters à rêver d’un parcours semblable à ceux des Mondiaux 1974 et 1982, où la glorieuse génération des Deyna, Lato, Żmuda et autres Szarmach avait enchanté le public avec son football offensif et généreux, récompensé de deux troisièmes places.

Comment donc analyser ce renouveau des Blancs et Rouges ? Comment expliquer que ceux-ci fassent désormais figure de sérieux outsiders, au même titre que la Croatie, la Suède, voire la Serbie, pour un tournoi aussi relevé que ce Mondial russe ? La réponse est triple : Zbigniew Boniek, Adam Nawalka et Robert Lewandowski.

Coupe du Monde 1982 en Espagne, la Pologne bat la France 3-2 lors de la petite finale. 

Zbigniew Boniek

            Le premier joueur polonais qui a fait une grande carrière à l’Ouest. L’attaquant de la Juventus (1982-1985) et de l’AS Rome (1985-1988) est l’ami de Michel Platini, avec qui il est arrivé en même temps à Turin au lendemain de la Coupe du monde en Espagne. La légende raconte que c’est le pape Jean-Paul II en personne qui aurait conseillé à Giampiero Boniperti, alors directeur sportif des Bianconeri, de recruter l’ailier gauche du Widzew Łódź. Les Italiens le surnommaient « Bello di notte » parce qu’il avait la curieuse habitude de signer ses meilleures prestations lors des matchs disputés en soirée sous la lumière des projecteurs. Très apprécié donc dans son pays d’adoption, Boniek, élu meilleur joueur polonais en 1978 et 1982, a longtemps moins fait l’unanimité après sa carrière auprès de ses compatriotes. Pour beaucoup d’entre eux, il avait la réputation d’un homme volontiers critique quant à l’évolution de l’état du football dans son pays d’origine sans toutefois formuler de propositions et de solutions. Un temps sélectionneur lui aussi en 2002, il s’était ainsi empressé de quitter le navire prétendument pour des raisons personnelles, mais surtout après seulement cinq matchs peu brillants, parmi lesquels une défaite concédée à Varsovie contre la Lettonie… Et en 2008, un après l’attribution par l’UEFA de l’organisation de l’Euro 2012 à la Pologne et à l’Ukraine, c’est battu par une autre légende, Grzegorz Lato, meilleur buteur de la Coupe du monde 1974 (7 réalisations), que Boniek avait perdu l’élection aux fonctions de président de la PZPN, contraint dès lors de faire profil bas. Mais seulement le temps d’une parenthèse.

Boniek est réapparu sur le devant de la scène quatre ans plus tard, au lendemain de l’élimination dès le premier tour de l’Euro à domicile. Cette fois élu à une large majorité, l’ancien ailier gauche a d’abord entrepris une vaste revue d’effectif à la fédération. Et s’il a été contraint d’attendre la fin de la purge qu’ont constituée les éliminatoires pour la Coupe du monde 2014 pour se séparer de Waldemar Fornalik, qui avait été retenu par l’ancienne direction, c’est lui qui a fait le choix de nommer Adam Nawalka pour le remplacer en qualité de sélectionneur. Un choix contesté par les médias et les supporters qui auraient alors préféré un entraîneur étranger de renom à un coach spécialiste exclusif de l’Ekstraklasa – le championnat de Pologne. Mais un choix auquel Boniek, son ami et ancien partenaire en équipe nationale, s’est tenu, convaincu de sa perspicacité.

Adam Nawalka

Deux règles de vie pourraient donner une idée du caractère et de la philosophie de l’ancien technicien du Wisła Cracovie, du GKS Katowice ou encore du Górnik Zabrze ; deux règles imposées à son groupe dès sa prise de fonctions. La première : l’entraîneur a toujours raison. La seconde : s’il n’a pas raison, c’est alors la première règle qui prévaut. Arrivé en retard à un entraînement lors du premier rassemblement de l’équipe nationale sous les ordres de Nawalka en novembre 2013, Adrian Mierzejewski a appris à ses dépens qu’il valait mieux s’y tenir et respecter la discipline de groupe. Malgré des performances plus qu’honorables en club, l’actuel milieu de terrain du FC Sydney, qui évoluait alors en Turquie sous les couleurs de Trabzonspor, n’a plus été rappelé depuis son entorse au règlement…

Accro au travail, Nawalka, ancien milieu défensif de talent sélectionné à 34 reprises à la fin des années 1970, est resté sur le banc le même homme qu’il était sur le terrain : exigeant avec les autres comme il l’est avec lui-même. Surnommé Alain Delon par ses partenaires pour son élégance en dehors des terrains, toujours tiré à quatre épingles, rare joueur polonais à préférer le vin à la vodka dans la grisaille de la Pologne communiste, Nawalka a toujours été un perfectionniste. Un emmerdeur tatillon, au mieux un pointilleux, diront ses critiques, dont les rangs se sont toutefois éclaircis au fil de la remontée de la pente des Aigles.

Dans les années 1970 et 1980, alors joueur au Wisła Cracovie, c’est lui, Adam Nawalka, dont le beau-père était le directeur d’une société agricole, qui amenait des sacs de fruits et légumes dans les vestiaires, histoire de faire profiter tout le monde d’un apport régulier en vitamines. Si l’anecdote peut aujourd’hui prêter à sourire, il faut se replonger dans la situation économique et sociale de la Pologne de l’époque, endettée jusqu’au cou et régulièrement en situation de quasi-pénurie, pour mieux saisir toute la symbolique de l’initiative.

« Problème » est un mot qui ne fait pas davantage partie du vocabulaire de Nawalka quatre décennies plus tard. A la différence du mot « solution ». De ses joueurs, il exige d’abord un investissement total et un professionnalisme irréprochable tant au niveau de l’entraînement que de la préparation et de la récupération. De la discipline sur et en dehors du terrain, et du labeur, il a fait son leitmotiv. Mais le technicien réclame aussi de ses protégés de la passion pour le jeu, de l’envie. Celle que lui-même a conservé intacte lorsque, après son départ pour les Etats-Unis où, trois ans durant de 1985 à 1988 sous le maillot de la franchise des  Polish-American Eagles de New York, il a achevé sa carrière de joueur, le semi-amateur qu’il était devenu s’était reconverti dans l’élagage près des lignes électriques. L’expérience acquise à travailler à quelques dizaines de mètres au-dessus du sol avec la crainte du vide, l’aide désormais à gérer la pression inhérente à son statut de personnage public que lui confère son rôle de sélectionneur.

Les joueurs, à l’écoute, ont rapidement adhéré au discours de Nawalka (un discours qui, ne serait-ce que dans les médias nationaux, se limite le plus souvent aux seules conférences de presse et aux formules d’usage d’avant et d’après-match). Car c’est bien d’abord à eux, aux joueurs, que la Pologne du football, vainqueur pour la première fois  de son histoire de l’Allemagne le 11 octobre 2014 à Varsovie (2-0), doit sa renaissance. Et peu importe, au fond, que le système adopté soit le 3-5-2 expérimenté dernièrement lors des matchs de préparation au printemps ou le 4-3-3 dans la perspective de la phase finale en remplacement du 4-4-1-1 avec le seul Lewandowski en pointe qui avait pourtant fait ses preuves à l’Euro 2016.

Robert Lewandowski

Lewandowski a un timbre à son effigie.

Le bon vieux Robert, justement (qui n’aura toutefois encore que 30 ans en août prochain), parlons-en. L’attaquant du Bayern Munich, machine à scorer, est le leader de la sélection polonaise, auquel son apport, immense, est difficilement quantifiable et estimable autrement qu’en chiffres. Durant la phase éliminatoire, Lewandowski a inscrit à lui seul seize des vingt-huit buts d’une Pologne qui a remporté huit de ses dix matchs de groupe et a terminé en tête de celui-ci devant notamment le Danemark – qui a donc dû en passer par les barrages pour se qualifier pour la phase finale – le Monténégro et la Roumanie.

Pour le buteur, la roue en sélection n’a pourtant pas toujours roulé dans le sens souhaité. Bien qu’il ne soit pas aisé d’imaginer la scène, les supporters l’avaient copieusement sifflé en 2013 lors d’une rencontre contre le Danemark. « Pourquoi marque-t-il autant en Bundesliga et si peu en équipe nationale ? », se demandaient alors certains. La réponse de Lewandowski ? Un but en match éliminatoire un mois plus tard contre le Monténégro et un doigt devant la bouche – quand même plus élégant qu’un doigt d’honneur – pour toute manifestation de célébration et faire comprendre au public que le silence est parfois d’or.

Plus généralement, Lewandowski s’est métamorphosé sous les ordres de Nawalka. Auteur de « seulement » 18 buts en 58 matchs avant l’arrivée du nouveau sélectionneur, il en a inscrit… 34 en 35 rencontres depuis l’automne 2013. Qui dit mieux ? Promu capitaine suite à une blessure à un genou de Błaszczykowski, avec lequel il n’est pas le meilleur ami malgré les années passées ensemble à Dortmund et leur bonne relation sur le terrain, l’avant-centre – prénommé Robert à sa naissance par son père pour que son nom ne soit pas trop compliqué à prononcer pour les journalistes et les fans étrangers lorsqu’il serait grand ! –  a conservé le brassard, sans rien demander à personne. Désormais, c’est donc à lui que les médias et les supporters polonais, qui n’ont eux aucun mal à prononcer et scander son nom, demandent d’assumer le rôle de leader.

Reste désormais à savoir si l’ensemble de l’équipe saura se mettre au diapason de son buteur et sera, elle aussi, à la hauteur des (grandes) attentes. L’état de forme de certains joueurs, excellents en France il y a deux ans de cela, est désormais plus incertain. Longtemps resté sur le flanc à Naples durant la saison écoulée, l’attaquant Arkadiusz Milik n’a disputé que quelques matchs depuis son retour. Recruté par le Paris Saint-Germain après l’Euro, Grzegorz Krychowiak, s’est refait une petite cerise à West Bromwich Albion, où il était prêté cette saison, sans flamboyer pour autant. Błaszczykowski revient lui aussi de blessure, tandis que la participation de Kamil Glik, le défenseur central de Monaco, était encore incertaine à quelques jours de l’entrée en matière de la Pologne dans la compétition contre le Sénégal. Quant aux joueurs de l’Ekstraklasy, et notamment des défenseurs Artur Jędrzejczyk et Michał Pazdan, ils doivent leur présence dans le groupe des vingt-trois davantage à la confiance que leur accorde sur la durée Adam Nawalka et à la relative faiblesse du réservoir de joueurs susceptibles de leur piquer la place qu’à leurs performances sous le maillot du Legia Varsovie cette saison.

Placée dans un groupe H homogène et équilibré en compagnie du Sénégal (19 juin), de la Colombie (24 juin) et du Japon (28 juin), la Pologne semble avoir les moyens de passer au moins le stade du premier tour avant, si tel est bien le cas, de se mesurer très probablement à l’Angleterre ou à la Belgique en huitièmes de finale. Le moment sera alors peut-être venu de rêver à voix haute…

Guillaume Narguet