« La fin du monde », où l’étrange destinée de la rengaine Sombre dimanche

L’écrivain Tristan Ranx revient sur l’étrange destinée de la chanson Sombre dimanche. Composée par le musicien hongrois Rezső Seress, ce célèbre morceau, réputé maudit en Hongrie pendant des années, a depuis été repris par des artistes du monde entier.

En cette nuit enneigée du 11 janvier 1968, au 46/b de la rue Dob à Budapest, un homme vient de sauter dans le vide, depuis sa fenêtre, et toujours vivant, il rampe sur le sol et laisse derrière lui une traînée de sang sur la neige. Les secours arrivent et le vieil homme est emporté vers l’hôpital le plus proche, ou ses blessures s’avèrent sans gravité malgré sa chute.

Le soir même, il s’étrangle à mort avec un câble.

Certains diront qu’il fut clown, d’autres évoqueront le trapéziste et sa première chute qui lui brisa la main droite et on se souviendra ensuite du pianiste qui avait appris à jouer de la main gauche, et le médecin légiste remarquera le numéro de déporté tatoué sur son avant-bras.

La légende voudrait qu’on ait retrouvé dans la poche du vieil homme une partition musicale froissée : une mélodie longtemps considérée comme dangereuse, et qu’on interdira sur les ondes radio, pendant des décennies.

C’est un poète hongrois, László Jávor, qui posa ses mots sur cette musique et transforma ainsi la partition originelle appelée la fin du monde, en une chanson sentimentale ou un amant désespéré s’apprête à rejoindre son amour morte. Le poème, variation moderne du romantisme, n’aurait jamais pu, tel quel, dévaster les âmes en peine, sans s’appuyer sur la musique du compositeur Rezső Seress, dément ou génial, au choix.

Cette composition musicale vous l’entendrez partout en Europe centrale, depuis la Transylvanie, la Serbie, la Hongrie, partout où il y a un piano et un bar. Elle est inoubliable, elle transperce, elle est plus forte que les mots ou la loi, elle s’avance sur les falaises de marbre, bascule dangereusement vers les plaines de la lune noire et de l’irrésistible désespoir.

Cette chanson qui fut chantée pour la première fois en 1935, s’appelait Szomorú Vasárnap en hongrois[1]Littéralement triste dimanche, mais traduit en français par sombre dimanche, et vous l’avez souvent entendue en anglais, parfois avec des paroles censurées, ou des paroles ajoutées pour trahir le thème : « Je rêvais seulement/Je me réveille et je te trouve endormie ». Dans la chanson originelle, nul rêve, nul réveil auprès de l’être aimé, seulement la mort qui emporte les vivants.

La musique est cependant au-delà de la censure, elle est insolente, intouchable, même sous son nom de Gloomy Sunday et chantée avec « le couplet scélérat » par Billie Holiday, Ray Charles et Marianne Faithfull, admirablement interprétée par Björk, ou lamentablement massacrée par Gainsbourg.

L’immeuble de Rezső Seress a été détruit mais nous pouvons suivre sa trace jusqu’au restaurant Kispipa, au numéro 38 de la rue Akácfa, où il allait jouer au piano tous les soirs, à deux minutes à pieds de chez lui. C’est aujourd’hui un bar à bières.

On pouvait croiser dans la nuit le poète Attila József, Au cœur pur (1925), attablé au bal des réprouvés : « Je n’ai ni pays, ni Dieu ». On y apercevait Hilda Gobbi, la comédienne et future résistante au nazisme, la photographe bohème Eva Besnyő, Emil Szittya l’écrivain anarchiste du roman Klaps (1924), la journaliste et agent secret britannique Krystyna Skarbek, mais aussi l’étrange Machiavel de l’ombre, le polonais Stefan Witkowski, dit l’Ingénieur ou Doktor Zet, qui organisera depuis Budapest son réseau de renseignements des « mousquetaires », mais aussi le cinéaste et producteur Alexander Korda et son ami de jeunesse, l’anglais Sir Claude Dansey du Secret Intelligence Service (MI6), grand amateur de Conan Doyle et aussi connu sous le pseudonyme d’Oncle Claude ou du Brigadier Gérard, et qui l’avait sauvé d’une exécution en 1919, lors de la terreur blanche (Fehérterror) après la révolution communiste de Béla Kun.

Szomorú Vasárnap, sera vite désignée comme une chanson maudite pour expliquer l’épidémie de ceux qui serraient la partition musicale entre leurs mains froides où ces gramophones en marche au côté des pendus.

Cette chanson désespérée s’entendait, fenêtres ouvertes, jusque dans les rues d’un monde déjà à l’agonie où espions, escrocs, fascistes et nazis, nationalistes, anarchistes, communistes, criminels, prostituées, mondains et amateurs de plaisirs, se retrouvaient dans les fastueux cabarets de Budapest comme le Moulin Rouge ou l’Arizona. Cette vie nocturne de la capitale hongroise subtilement décrite dans The Wandering Years, 1922-1939, le journal du photographe de mode Sir Cecil Beaton.

« Mon voyage sous les arbres en fleurs est le dernier » chantait le poète László Jávor, avant la fin du monde, et invoquons ici le poème Vitaï Lampada (1892) de Sir Henry Newbolt : « Supporte la vie comme une torche en flammes/ Tu tombes en arrière sur ton compagnon/ Exagère ! Exagère ! Et joue le jeu ! », reprenant les vers de Lucrèce sur la course des flambeaux, ceux qui tombent et ceux qui se relèvent pour aller en avant dans Le Voyage du jeune Anarcharsis, (Chant XXIV, 2, 77), « à tous les âges du monde ; les coureurs passent le flambeau. »

Photo d’illustration : Creative Commons

Notes

1 Littéralement triste dimanche, mais traduit en français par sombre dimanche
Tristan Ranx