La victoire d’Orbán, un symptôme de plus du malaise démocratique

La « victoire » de Viktor Orbán aux élections législatives en Hongrie dimanche et une nouvelle illustration de l’échec patent de l’Europe et de son modèle de démocratie libérale, écrit l’essayiste décroissant Vincent Liegey.

A chaque élection, c’est devenu le même malaise. Il y a eu le Brexit, puis Trump, aidés par les « fakes news » et l’utilisation cynique et frauduleuse du big data. Il y aussi eu Macron à l’issue d’une campagne hystérique, sans vrai débat de fond, porté par une stratégie électoraliste autour d’un populisme hyper-centriste jouant la carte de la peur fasciste. Ce week-end, de nouveau ce même sentiment d’injustice et de dégoût pour un pouvoir qui fait main basse sur un pays – la Hongrie – au moyen d’une campagne de peur et de manipulation. Aucune de ces « victoires » électorales n’a vraiment de légitimité démocratique. Et pourtant, c’est par elles que leurs artisans justifient les « réformes », ce sont elles qui donnent le LA des débats publics, influent sur l’atmosphère sociale…et finalement sur nos vies.

Revenons à la Hongrie. Dès 2010 et la naissance de l’Orbánistan – qui s’auto-désignerait quatre années plus tard « l’illibéralisme » – nous étions plusieurs à alerter sur les racines profondes du phénomène. Dans un texte intitulé « Bienvenu en Orbánistan« , je revenais sur ce qui avait permis à Viktor Orbán de s’emparer des deux-tiers du parlement en 2010, synonymes pour lui des pleins pouvoirs : l’effondrement total de la social-démocratie… ou autant dire l’échec terrible du libéralisme sauvage. L’année dernière, je proposais un regard croisé Est-Ouest sur la construction européenne et ses enjeux pour les citoyens, en soulignant particulièrement l’épisode à l’impact sous-estimé du référendum sur le traité de constitution européenne de 2005 en France.

La nouvelle « victoire » ce dimanche du Fidesz, s’inscrit dans cette dynamique : elle n’est pas tant une victoire des nationaux-conservateurs qu’une défaite des forces d’opposition, de l’Europe et de son modèle de démocratie libérale arrogante et suffisante. Les mêmes ingrédients sont là : rupture culturelle entre les grandes villes et les campagnes (Orbán rafle tout sauf Budapest et Szeged !), système électoral déloyal, manipulation par la peur et la haine au moyen d’un matraquage médiatique et communicationnel ignoble, mais surtout dé- ou plutôt non-politisation, abstention et absence de débat de fond, faute d’espace ou de temps pour les mener de manière contradictoire, inclusive et constructive.

Alors que toutes les enquêtes d’opinion montrent qu’une large majorité de Hongrois souhaite la fin de l’Orbánisme, que jusque dans ses rangs une majorité de ses soutiens ne souhaitaient pas qu’il obtienne à nouveau les deux-tiers au parlement, le rendu des élections laisse penser à une victoire écrasante et légitime…

Faute de réponses politiques à la hauteur des alertes, Orbán et son « illibéralisme » de laboratoire ont fait des petits, du Brexit à la Pologne, de Trump à l’Autriche… Et cela devrait continuer, tant son succès personnel inspire d’opportunistes et lui vaut encouragements et félicitations, à commencer du Groupe du Parti populaire européen et de divers mouvements d’extrême-droite.

Ainsi, en Hongrie, fort de cette pseudo-légitimité, Orbán va pouvoir s’employer à diviser encore davantage son pays. Une attaque en règle contre les organisations civiles est déjà annoncée. Dans les grandes villes, l’heure est à la crainte. Beaucoup envisagent déjà de suivre les centaines de milliers qui, pour des raisons économiques ou politiques, ont déjà quitté le pays au cours des dernières années. Mais pour aller où ? En France où au même moment Macron envoie – de manière illégale – 2 500 soldats détruire des lieux d’expérimentation autour de l’agroécologie, où la police tabasse des étudiants en grève et où le parlement privatise le chemin de fer, le tout sur fond de propagande médiatique dans la logique du diviser pour mieux régner qui n’a rien à envier aux médias hongrois ?

Nos systèmes médiatiques, nos modes de vie, de consommation et de travail basés sur le « toujours plus » sont des freins à toute prise de distance, d’analyse, de réflexion et de débats vis-à-vis des enjeux du XXIème siècle. La métropolisation du monde entraînée par le libéralisme économique a renforcé les divisions dans nos sociétés comme jamais. En nous enfermant dans nos bulles de croyance et de vérité, les outils d’information et de communication ont paradoxalement contribué à renforcer ces divisions et ont creusé des fossés abyssaux entre des populations aux cultures politiques, aux imaginaires et aux quotidiens différents.

Les réfugiés, le terrorisme et d’autres sujets de société qui interpellent à juste titre les populations, et les peurs qu’ils génèrent, ne sont souvent traités que de manière superficielle, binaire (pour ou contre ?), réactionnaire (état d’urgence en France) et sans mise en perspective quant aux tenants et aboutissants.

On pourrait ajouter les grands enjeux du XXIème siècle que sont le changement climatique, la chute de la biodiversité ou encore la déplétion des ressources, les enjeux géopolitiques, la perte de sens au travail, la montée des inégalités, le sentiment de perte de souveraineté, la peur du chômage et des lendemains, l’absence de débat sur les technologies et l’intelligence artificielle pourtant imposé à grand renfort de communication et d’investissements dans la recherche, etc.

Tous ces éléments entraînent une crise profonde de confiance au sein de nos sociétés et de défiance envers les élites, les médias et les institutions. Les peurs et les replis ainsi générés ne sont propices ni à l’espoir, ni à la solidarité… et pourtant nombreuses sont les raisons d’espérer.

Ainsi, la réélection d’Orbán n’est pas un cas isolé, pas un bug dans le système. Ce n’est pas une exception hongroise mais bel et bien une nouvelle alerte sur la fin d’un monde et ses maux, sur les risques et dérives possibles s’il n’y a pas de prise de conscience à la hauteur des enjeux. Plus que jamais, résistons ensemble, débattons, rencontrons-nous, écoutons et dialoguons, car demain…il sera trop tard.

Vincent Liegey