Toyen, artiste de l’avant-garde tchécoslovaque, célébrée de Prague à Paris

Artiste peintre qui a vécu entre Prague et Paris, Toyen, de son vrai nom Marie Čermínová, a fait l’objet cet été d’une exposition rétrospective à Prague, qui voyagera ensuite vers Hambourg et Paris. Déjà reconnue de son vivant, cet événement marque la consécration d’une artiste importante du XXe siècle.

Après des études d’art classiques à Prague, Toyen, surnom qui viendrait du mot français « citoyen », part en France et se laisse inspirer par le monde bouillonnant de la peinture dans la France des années 1920. Elle deviendra proche des surréalistes emmenés par André Breton et une des figures de l’avant-garde tchèque, au sein de laquelle elle co-fondera son propre mouvement, l’artificialisme. Passant d’un art naïf aux formes cubistes, puis surréalistes de l’entre-deux guerres, son style évoluera encore alors qu’elle continuera à créer jusqu’au début des années 70, alors exilée en France, où elle mourra en 1980.

Née en 1902 dans un milieu modeste pragois, Toyen quitte sa famille à l’âge de 16 ans et se rapproche des milieux artistiques alternatifs, où elle se joint au groupe d’avant-garde anarchiste ‘Devětsil’ (Neuf forces). Elle devient rapidement une figure reconnue de l’avant-garde tchécoslovaque et, en 1925, elle part pour Paris avec son proche collaborateur Jindřich Štyrský. Tous deux se mettent à fréquenter le surréalisme naissant et acquièrent une certaine renommée. Toyen et Štyrský se démarquent cependant en lançant un mouvement qu’ils appellent l’artificialisme, où peinture et poésie cohabitent sur les toiles.

Entre Hitler et Staline

De retour à Prague, elle est au cœur de l’établissement d’un cercle surréaliste local avec Teige, Štyrský et le poète Vítězslav Nezval. André Breton et Paul Éluard viennent à la rencontre du groupe dans la capitale tchécoslovaque en 1935. Proche du communisme anarchiste, Toyen s’élève dans ses œuvres contre la montée du fascisme dans l’Allemagne voisine et en Espagne, mais garde son indépendance vis-à-vis du Parti communiste tchécoslovaque et se prononce contre le stalinisme politique et artistique. Pendant les six années d’occupation nazie qu’elle passe à Prague, elle donne libre cours à ses pensées noires dans deux puissants cycles d’œuvres, « Le champ de tir » et « Cache-toi, guerre ! » 

« Durant toutes les périodes de Toyen, une chose reste constante, c’est l’érotisme »

Dans sa garçonnière de Prague, elle réussit à cacher son ami juif, le poète Jindřich Heisler, pendant quatre ans et s’exilent tous les deux pour Paris en 1947, sentant venir la dictature soviétique qui s’attaque autant aux libertés politiques qu’aux libertés artistiques. Ils sont accueillis par André Breton, qui revient des États-Unis pour ranimer la flamme du mouvement surréaliste, et Toyen fait l’objet d’une prestigieuse exposition à Paris. Elle continue de créer et collabore jusque dans les années 1970, notamment avec le collectif « Maintenant », mais elle a déjà passé le sommet de sa gloire et sa mort passe relativement inaperçue en 1980.

Cubisme, artificialisme, surréalisme : tout en érotisme

« Durant toutes les périodes de Toyen, une chose reste constante, c’est l’érotisme », note Bertrand Schmitt, co-auteur du catalogue de l’exposition, au micro de Radio Prague International. « Il y a un attrait profond pour un érotisme qui n’est pas stéréotypé, mais avec une très forte portée imaginative. » Que ce soit ‘Le Paradis des noirs’, peinture cubiste représentant une vision érotique, et même pornographique, d’orgie africaine inspirée par un spectacle de Josephine Baker à Paris en 1925, ou la subtilité des formes dans le cycle plus sombre ‘Les Sept épées hors du fourreau’ dans les années 1950, Toyen met l’érotisme au centre de son œuvre

Tel que le voulait l’artificialisme, Toyen empreint son œuvre de poésie et de lyrisme, que ce soit avec ses titres inspirés des poèmes de Guillaume Apollinaire ou Aloysius Bertrand, ou avec ses catalogues, qui sont accompagnés des vers de ses amis poètes. Plus tard, elle demande au poète Radovan Ivšíč d’écrire directement sur ses dessins. « Sa peinture est un poème, et elle suscite chez les poètes un dialogue, une réponse » commente Schmitt. En plus d’être peintre, Toyen excellait aussi en dessin et elle illustrera plusieurs livres, notamment des écrits érotiques comme ceux du Marquis de Sade.

Toyen, Spící, 1937
Toyen, Na zámku La Coste, 1943.
Rebel(le)

Dans son art, dans son érotisme et dans sa vie privée, Toyen bouscule les conventions et sa vie intime fait couler beaucoup d’encre actuellement, alors qu’elle est revisitée sous des angles plus modernes. En plus d’avoir adopte le sobriquet masculine « Toyen » (et non « Toyenne »), l’artiste parlait d’elle-même au masculin et affectait les vêtements masculins, ce qui suscite certaines controverses. Faut-il parler d’elle, de lui, au masculin ? Était-elle/il transgenre ? Peut-être non-binaire, comme on dit aujourd’hui ? Ou bien s’agissait-il simplement d’un acte de rébellion, un refus d’être remisée au rang de « muse », sort souvent réservé aux femmes artistes de l’époque ?

Aujourd’hui, certains critiques d’art tchèques n’hésitent pas à parler de Toyen au masculin, comme Martin Vaněk sur le site artistique de référence Artalk.cz, qui explique son choix ainsi : « bien que je ne croie pas que ce soit la seule bonne approche, il s’agit d’une tentative de mieux souligner l’ambiguïté et la complexité de l’interprétation de la personnalité et de l’œuvre de Toyen ». L’exposition a tranché en choisissant l’intitulé genré « Rebelle rêveuse » et elle n’adresse peu ou pas la question de l’identité de genre ou la sexualité de l’artiste. Schmitt s’en défend, « que les gens projettent sur elle des préoccupations qui sont les leurs, on ne peut pas y échapper. Mais ne faisons pas de Toyen ce qu’elle n’était pas… »

Si ces questions excitent la curiosité populaire, et en viennent même à prendre le dessus sur la discussion de l’œuvre dans certains médias, le regain d’intérêt pour l’artiste est plutôt dû à la reconnaissance de son génie. Toyen est bel et bien une figure centrale de l’art tchécoslovaque, et même européen, du vingtième siècle et sa consécration fait l’unanimité, autant dans les plus grands musées que chez les collectionneurs. Les dernières ventes de ses œuvres ont même battu tous les records tchèques, s’envolant pour plus de trois millions d’euros. Si vous êtes de passage à Hambourg ou à Paris dans les prochains mois, allez découvrir ce/tte peintre profondément poétique.

André Kapsas

Correspondant basé à Prague

A étudié les sciences politiques et les affaires européennes à la School of Slavonic and East European Studies (Londres), à l'Université Charles (Prague) et au Collège d'Europe (Varsovie). Spécialiste de l'Europe Centrale et de l'ex-Union Soviétique.