« Dans le punk, on se doit de parler politique »

Balázs Sarkadi est le leader de Bankrupt, un groupe de punk rock hongrois, genre devenu rare dans le pays. Loin de la virulence anti-système de la scène punk de Budapest des années 1980, l’homme n’a pourtant pas sa langue dans sa poche.

Cet article a été publié sur la page Facebook du Budapest Kultur Lab, sur laquelle vous pouvez retrouver toutes les productions des étudiants du master 1 de l’Institut de journalisme de Bordeaux-Aquitaine (IJBA), en immersion à Budapest du 8 au 16 mai 2017.

Au milieu des années 1990, Balázs cherche désespérément à monter un groupe de punk rock. 20 ans après, il continue d’enchaîner les concerts.

Au mileu des années 1990, Balazs cherche désepérement à monter un groupe de punk rock. 20 ans après, il continue d’enchaîner les concerts. © Northern Lights Photography

Le tram, arrêté à la station Szent Gellért tér, au pied de la célèbre colline de Budapest, reprend sa route. Seul un voyageur est descendu de la rame. L’homme, blouson en cuir sur le dos, casquette vissée sur la tête, se fait appeler Rocco dans le paysage musical hongrois. Âgé de 42 ans, Balázs Sarkadi, de son vrai nom, est également développeur informatique. Depuis 1996 et après plus de trois-cent concerts et quatre albums publiés, il multiplie les compositions.

Le 7 mai 2017, « Tóni Montana » est mis en ligne sur YouTube. C’est le premier morceau depuis la sortie de l’album Kívülállók en mars 2016. Pourquoi cette référence au film Scarface ?

Il est question de corruption et de trucs de gangsters. C’est une métaphore pour évoquer ce qu’il se passe dans le gouvernement hongrois actuel, ce que l’on ne voit pas. Comme pour notre dernier album, nous avons sorti deux versions de ce morceau, une anglaise et une hongroise. Ceux qui écoutent la version hongroise connaissent nos politiciens, ils savent de qui on parle même si ce n’est pas forcément explicite. Le morceau a été plutôt bien reçu. Nous avons cumulé 15 000 vues en deux jours.

Comment es-tu venu à faire du punk ?

J’ai commencé à m’intéresser au punk rock au début des années 1990. J’écoutais beaucoup de classiques comme les Ramones, les Clash ou encore les Buzzcocks, mes premières sources d’inspiration. Pour jouer du punk rock, tu n’as pas besoin d’être un virtuose. Apprendre en écoutant les Ramones et répéter leurs trois accords, c’est carrément plus simple.

Pour l’anecdote, j’étais plus branché métal avant de découvrir le punk. Immédiatement, je me suis dit que les sujets traités dans le punk comme la politique ou la vie quotidienne étaient beaucoup plus intéressants que le métal, leurs dragons et autres conneries.

Pour Bankrupt, tu composes et écris les paroles de chaque morceau. La politique occupe-t-elle une place importante dans ta musique ?

Prends les Ramones, ils ne se définissaient pas comme un groupe strictement politique. Ils faisaient du punk rock avec des mélodies pop et des influences des années 1960. Parfois, ils se devaient d’écrire des chansons politiques, plus engagées. « Bonzo Goes to Bitburg » qui tape sur Ronald Reagan, par exemple. Pour Bankrupt, c’est la même chose. Il y a tellement de problèmes qui se passent actuellement, tu te dois d’en parler. Et puis quand tu es dans un groupe de punk rock, il te faut forcément une paire de chansons politiques dans ton répertoire.

Que retiens-tu de la scène punk de Budapest des années 1980 et leur politisation ?

C’était totalement différent. Les groupes de l’époque étaient anti-système, ils critiquaient violemment le régime communiste. Beaucoup d’entre eux étaient persécutés par la police. Certains étaient même emprisonnés pour leurs propos. Des membres du groupe CPg ont fait deux ans de prison parce qu’ils étaient ouvertement engagés. Il n’y avait pas Internet, pas de réseaux sociaux. Les gens sortaient, ils allaient voir ce qu’il se passait dans les concerts. C’était quelque chose d’excitant. Surtout, l’aspect contestataire intéressait un paquet de monde. Tout se passait dans le Budapest underground, des clubs confidentiels, des petites salles non-officielles en périphérie, en banlieue. A Kőbánya surtout, le 10e arrondissement. Aujourd’hui, tout ça n’existe plus.

Bizarrement, les revendications des punks hongrois de l’époque étaient à l’opposé de celles des punks de l’Ouest…

Il y avait une différence de régime entre l’Est et l’Ouest et donc deux revendications distinctes. Dans les années 1980, le punk hongrois était anti-communistes et orienté à droite, à l’inverse du punk d’Europe de l’Ouest comme en Angleterre. A la chute du bloc soviétique, en 1989, des élections libres ont été organisées en Hongrie. Changement de régime, fin du communisme, ouverture sur l’Ouest. Les nouveaux groupes hongrois se sont positionnés à gauche, ils se sont dit que c’était une sorte de tradition punk. Il y avait donc une opposition étrange entre les punks de droite, anti-communistes et les punks de gauche, anti-capitalistes.

Actuellement, le contexte politique en Hongrie est plutôt agité. Où est-ce que tu te situes ?

Je ne suis ni à droite, ni à gauche. Je peux simplement te dire que la Hongrie va dans la mauvaise direction et j’étais loin de m’imaginer que ça allait être le cas. En 1989, Orbán était l’un des jeunes à dire aux communistes d’aller se faire foutre. Il voulait rejoindre l’Ouest, avoir un pays libre. Aujourd’hui, il mène une campagne contre l’Union européenne. Il fricote avec Poutine, Erdoğan et tous ces trous du cul. Orbán est devenu exactement ce qu’il combattait dans sa jeunesse. De nouvelles élections sont prévues l’année prochaine (cette année au moment où nous publions, ndlr) et les choses risquent de rester telles quelles. Le gouvernement est doté d’une forte propagande médiatique, il contrôle la majorité des médias, notamment les journaux locaux, et bénéficie d’un important soutien dans les campagnes. Les politiques inventent des ennemis et affirment pouvoir nous en protéger. Avec l’Europe et les migrants, George Soros est actuellement l’ennemi numéro un pour Orbán.

Face au contexte politique actuel, existe-t-il une forme de contestation dans le milieu punk et dans la musique hongroise en général ?

Il y a beaucoup de petits groupes punk différents, aux styles variés, parfois pop, parfois rock mais ils ne sont pas réellement engagés. Les morceaux parlent de toute autre chose, de filles, de trucs débiles, etc… Pas vraiment de politique. Mais il arrive que certains groupes prennent position. Ils ne sont pas forcément punks. Ça va être des groupes de rock alternatif comme Quimby, un groupe assez populaire en Hongrie, qui s’est récemment engagé contre le gouvernement Orbán. Le punk, lui, n’est plus populaire en Hongrie.

C’est quoi être punk aujourd’hui ?

C’est essayer de faire ses propres trucs, à sa manière. Ne pas copier, toujours faire selon ses propres idées, selon son propre style. Je suis plus critique vis à vis de ce qu’il se passe de manière général et dans le pays. Je n’aime pas être contrôlé. Je ne veux pas être contrôlé.

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