Miloš Zeman, le dinosaure de la politique tchèque, en piste pour un second mandat présidentiel

S’immisçant dans les affaires gouvernementales, multipliant provocations et déclarations incendiaires, collectionnant les frasques… Le président tchèque Miloš Zeman laisse peu de ses citoyens indifférents. À quelques jours du premier tour des élections présidentielles, vendredi et samedi, retour sur un premier mandat controversé.

Zeman, président envahissant

Depuis son accession à la présidence en 2013, le président tchèque Miloš Zeman a, plus que tout autre de ses prédécesseurs, suscité des passions antagonistes. Lors de la première élection présidentielle au scrutin populaire (le parlement choisissait jusqu’alors le président), Zeman avait réveillé les démons du passé pour battre Karel Schwarzenberg, qui avait eu le malheur de condamner la violente expulsion des germanophones après la Seconde Guerre mondiale. Il avait ensuite tenté de contourner le parlement pour mettre sur pied son propre gouvernement. Depuis, il n’a eu cesse de tenter de s’arroger le plus de pouvoir possible, faisant souvent cavalier seul envers et contre le gouvernement.

Ses cinq dernières années, Zeman a ainsi redéfini le rôle de président. Lors de son premier mandat, il fut aux antipodes de Vacláv Havel, président de 1989 à 2003, symbole de la transformation démocratique et capitaliste du pays, aussi respecté sur la scène internationale qu’inefficace dans les jeux politiques domestiques. Si le président fut plus proche de Vacláv Klaus, président de 2003 à 2013 – qui se plaisait lui aussi à prendre le contre-pied du gouvernement – il alla encore plus loin, tentant à plusieurs reprises de mener la danse par une interprétation très libre de la constitution.

Après son élection, il avait ainsi conspiré en secret avec l’aile conservatrice de son ancien parti, le parti social-démocrate (ČSSD), afin de renverser son chef et le Premier ministre pressenti, Bohuslav Sobotka, au profit d’un gouvernement plus favorable. Après son échec, Zeman n’a eu de cesse de lui savonner la planche. Lors de la crise gouvernementale de mai, il avait même embarrassé le premier ministre en public en tentant de faire passer la démission du gouvernement pour celle du Premier ministre lui-même.

Zeman, président clivant

Au-delà de ses intrigues politiques, ce sont aussi ses prises de position controversées qui ont alimenté la polarisation de la vie politique tchèque autour de sa personne. Ayant déjà divisé les Tchèques avec sa campagne germanophobe, le président a entretenu cette division tout au long de son mandat. Il fut sans pitié avec ses détracteurs, refusant de nommer des professeurs d’université qui avaient osé le critiquer, ou bien annulant l’octroi d’une médaille à un dissident, coupable d’avoir un fils critique du président. Chaque cérémonie officielle devint ainsi une occasion pour Zeman d’exclure ses détracteurs…et pour ces derniers de le boycotter. Lors de la crise des réfugiés en 2015, il jeta de l’huile sur le feu, évoquant « une invasion planifiée » ou proposant de déporter les migrants économiques dans les « zones vides » en Afrique du Nord ou sur les îles grecques inhabitées. Il prit même part à une manifestation islamophobe organisée par l’extrême-droite.

Sur la scène internationale, il fut fidèle à son prédecesseur Vaclav Klaus en multipliant les déclarations et gestes provocateurs, notamment par ses positions en faveur de Poutine et du régime chinois. Ainsi, il fut le seul chef d’État de l’Union européenne à aller à Moscou fêter le 70e anniversaire de la victoire de la Seconde Guerre mondiale en 2015, l’Europe boycottant l’évènement pour protester contre le soutien au séparatistes pro-russes dans le Donbass en Ukraine. Il ferma ensuite les portes à l’ambassadeur des Etats-Unis qui avait critiqué cette visite à Moscou. En 2014, en visite en Chine, il déclara qu’il était venu pour apprendre des dirigeants chinois comment stabiliser la société. De retour à Moscou en 2017, Zeman fut surpris par un micro alors qu’il disait à Poutine qu’il faudrait « liquider les journalistes ». Celui-ci, bon enfant, répliqua qu’il suffisait de réduire leur nombre.

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Zeman, président grossier

En plus de ses ingérences dans les affaires du parlement et ses prises de position antagonisantes, sa personne même divise les Tchèques. En effet, Zeman a le don de provoquer par ses fameuses piques et traits d’esprit qui sont parfois d’un fort mauvais goût. Ainsi, il avait porté un toast souhaitant la mort aux abstinents et végétariens lors d’une rencontre avec des viticulteurs en 2015, ou bien avait proclamé que l’on pourrait se débarrasser du Premier ministre à l’aide d’une kalachnikov en 2016.

De façon similaire, le penchant de Zeman pour l’alcool et le tabac lui crée une image d’homme simple partageant l’amour de nombreux Tchèques pour ses deux vices, mais il arrive aussi que cela se retourne contre lui. Comme lors d’une cérémonie en 2014 où, chancelant si fort, personne ne crut à l’explication officielle d’un malaise. Ou encore en 2015, il avait fumé tant de cigarettes dans la chambre non-fumeur d’un hôtel lors d’une visite officielle en Grande-Bretagne, que l’État dut débourser près de 2 000 euros pour son nettoyage. Bref, ces frasques ont souvent terni son aura de chef d’État, une partie de la population le trouvant indigne de son poste.

Zeman, président invincible ?

Malgré tout cela, Zeman garde l’appui d’une frange importante de la population et plusieurs facteurs jouent en sa faveur. Ainsi, il a eu la chance de « jouer au président » dans les derniers mois, dans un contexte de crise politique latente depuis le mois de mai : crise gouvernementale, élections législatives et échec des pourparlers de coalition. Cela lui a permis de se poser en chef d’État maître de la situation et de mettre sous le tapis son propre bilan. De plus, ce contexte a empêché la campagne présidentielle de vraiment décoller, le devant de la scène étant occupé par les affaires parlementaires.

Lors de la crise parlementaire de mai, Zeman a eu la prudence de soutenir le politicien le plus populaire du pays, Andrej Babiš, et de lui assurer son soutien après sa victoire aux élections législatives d’octobre. Il s’est ainsi assuré que le mouvement ANO de Babiš ne présenterait pas de candidat contre lui à la présidentielle. Malgré son soutien, Zeman a aussi eu la finesse d’afficher quelques divergences d’opinion avec Babiš, évitant donc de mettre toutes ses pommes dans le même panier.

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Un dernier facteur pourrait jouer autant en la faveur qu’en la défaveur de Zeman : son état de santé. Plusieurs de ses apparitions récentes laissent penser qu’il se trouve fort mal en point, malgré ses dénégations (il rejette notamment avec véhémence les rumeurs selon lesquelles il aurait arrêté de boire). Sa maladie pourrait donc autant lui attirer une certaine sympathie que casser son image d’homme fort.

Selon tous les sondages, Zeman remportera facilement le premier tour avec nettement plus de 30 % des voix, mais il fait face à une petite majorité d’insatisfaits. Même s’il joue présentement le jeu du président indétrônable, refusant de faire campagne et de participer aux débats avec les huit hommes qui le défient, il devra cependant convaincre certains de ses détracteurs pour remporter le second tour. Pour le moment, sa tactique lui permet de ne pas avoir à défendre les résultats de son premier mandat et de rester au-dessus de la mêlée, attendant que les candidats se nuisent les uns aux autres. Cependant, si ce calcul rate, Zeman n’aura ensuite que deux petites semaines après le premier tour pour convaincre les électeurs.

Photo : Miloš Zeman en Pologne en mai 2013 (source : Senat Rzeczypospolitej Polskiej / Wiki Commons).

André Kapsas