Hongrie : à la frontière ukrainienne, les villageois se mobilisent face à l’afflux de réfugiés

En Hongrie, les réfugiés ukrainiens, essentiellement des femmes et des enfants, affluent depuis toutes les régions d’Ukraine. Sur place, les locaux se mobilisent avec les moyens du bord, étant toujours sans nouvelle de Budapest. Reportage à la frontière.

(Beregsurány, envoyé spécial) – Depuis le poste-frontière, les réfugiés ukrainiens marchent le long de la route, traînant avec eux le peu d’affaires qu’ils ont pu rassembler à l’arraché. Le dur de l’hiver est passé, mais il fait encore bien froid dans la plaine hongroise. Pour les plus chanceux, une voiture ou un minibus les attend plus loin sur le parking. Les autres improvisent pour trouver un moyen de rallier Budapest. En attendant, beaucoup de volontaires locaux sont venus planter des tentes et poser des tables, offrant à boire et à manger à des familles souvent exténuées.

Les réfugiés d’Ukraine marchent le long de la route, traînant avec eux le peu d’affaires qu’ils ont pu rassembler.

Des familles fatiguées, et pour l’écrasante majorité, incomplètes. Une jeune femme, arrivée avec sa fille, tente de se réchauffer en buvant un thé : « On vient d’Ivano-Frankivsk. On a conduit jusqu’à la frontière avec mon mari… ». Elle ne peut pas en dire plus, de peur de tomber en larmes devant sa fille qui se demande bien ce qu’ils font à boire du thé au milieu de nulle part. Depuis la mobilisation générale décrétée vendredi matin, tous les hommes ukrainiens âgés de 18 à 60 ans sont réquisitionnés, et sont interdits de quitter le territoire. « On a conduit jusqu’à la frontière avec mon mari » répètent toutes ces mères de famille, désormais toutes privées de leurs conjoints.

Les réfugiés ukrainiens entrent en Hongrie. @CdEC
Sur place, beaucoup improvisent

A Beregsurány, le village qui borde la frontière, les locaux ont vu la différence. « Jeudi, on voyait encore des hommes passer. Mais depuis aujourd’hui, c’est presque exclusivement des femmes et des enfants » confirme le tenancier du bar du coin. Les rares exceptions sont les hommes détenant un passeport hongrois. Dans une auberge, trois Magyars de Transcarpatie, la région frontalière qui abrite une importante minorité hongroise, évoquent leur route. L’un a fait l’aller-retour la veille, l’autre est arrivé le jour même. Pour eux, la connaissance de la langue facilite bien des choses.

« Il y a beaucoup de gens qui arrivent de l’est de l’Ukraine ou de Kiev et pour eux c’est très dur car ils ne parlent pas hongrois. J‘espère que l’État hongrois a prévu des interprètes ! » confesse Lajos, venu de Munkatchevo l’avant-veille. Pour l’instant, le gouvernement hongrois, malgré des déclarations en ce sens, ne semble pas avoir mobilisé de moyens supplémentaires à la frontière. La police ou la douane refuse de commenter. Les quelques soldats se tournant les pouces en bord de route disent avoir peu d’informations, et affirment devoir encore « évaluer la situation ».

Les réfugiés marchent depuis le poste-frontière. @CdEC

Alors, Lajos essaye de compenser du mieux qu’il peut, en transportant avec son minibus les nombreux réfugiés qui veulent rallier l’aéroport ou la gare routière de Budapest. Il a dormi dans sa voiture la nuit dernière et le moral est loin d’être au plus haut. « La plupart de mes amis sont bloqués de l’autre côté. J’essaye de les aider en venant chercher leurs femmes et leurs enfants, explique-t-il, avant de désespérer à la vue du cortège de réfugiés : « Regardez ces pauvres gens avec leurs poussettes qui tirent leurs valises… »

Il n’est pas le seul à s’être porté volontaire. Zoltán et ses amis sont venus depuis Kalocsa, une bourgade située à une centaine de kilomètres au sud de Budapest. « On est de simples citoyens. On a vu que des réfugiés allaient venir et auraient besoin d’aide, alors avec quelques amis, on s’est organisé pour ramener de quoi manger ». La bande a installé une petite table en bord de route ainsi qu’un groupe électrogène, offrant thé, café et autres sandwichs aux réfugiés. « Ils ont peur et acceptent difficilement notre aide, un homme est revenu avec de l’argent car il voulait payer pour me payer pour la nourriture » raconte Zoltán.

Une jeune du village est venue leur donner un coup de main. Elle donne à boire à une maman qui s’est posée à côté du stand avec son enfant en chaise roulante. Plus tard, un Britannique installé à Budapest, qui a fait les 300 kilomètres de route pour apporter un sac de vêtements chauds, leur donne à chacun une couverture.

Les mairies en première ligne

Face à l’afflux de réfugiés, les villages frontaliers ne sont pas restés sans rien faire. István Herka, le maire de Beregsurány, est de passage au centre culturel, reconverti en centre d’accueil des réfugiés. « C’est comme une inondation, c’est impossible à anticiper, mais il faut réagir » se désole-t-il. Des minibus font la navette entre le village et le poste-frontière, pour permettre aux familles de se reposer au chaud, en attendant des bus qui les emmèneront à Budapest. Si le maire met en valeur l’engagement des locaux, il regrette l’absence d’instructions de la part du gouvernement. « On n’a aucune information, le député local arrive aujourd’hui, peut-être qu’on en saura un peu plus » se lasse-t-il, avant d’ajouter laconiquement : « on attend de voir ce que nous réserve la propagande de l’État ».

« Ce dont on a besoin, c’est de traducteurs ! »

En attendant, Unoka Gyuláné ne perd pas de temps. Cette septuagénaire essaye tant bien mal de satisfaire les besoins de ces familles – trouver un médecin, faire plus de place, ou organiser des covoiturages. « Ce dont on a besoin, ce sont des traducteurs ! », s’exclame cette dame, une historique du village, bien en peine face à des réfugiés qui ne parlent que rarement hongrois. « J’ai quatre places pour Nyiregyháza, de là-bas je peux payer des billets de train ! » annonce un bénévole venu faire le taxi. Pas de réaction – il faut traduire, au moins vers l’anglais.

Le centre culturel de la ville de Beregsurány transformé en centre d’accueil des réfugiés. @CdEC
Des mères et leurs enfants

Pour Lyudmila, l’allemand est de mise. Par chance, le bénévole en charge de les emmener a longtemps travaillé en RDA. Et la jeune mère de pousser un « ouf » de soulagement : le trajet sera plus agréable. Cette professeure d’allemand a fait la route depuis la capitale en voiture, avec son mari bloqué depuis à la frontière. « On a entendu les bombes tomber sur l’aéroport de Boryspil, pas loin de là où l’on habite » raconte-t-elle. « Je veux la paix mais sans la Russie. Je ne veux pas vivre en Russie. J’ai confiance en notre armée et en notre gouvernement », ajoute-t-elle. Pour l’instant, elle prévoit de rallier l’Allemagne avec des amis. Sa fille à son bras, elle cherche son jeune fils, car il est temps de partir. « Il n’a pas compris que c’était la guerre… ». Elle finit par le trouver, en train de jouer aux jeux pour enfants d’à côté.

Le fils d’Andréa a, lui, malheureusement bien compris que c’était la guerre. « On a fui pour éviter que Milán soit embarqué par l’armée » raconte cette mère de famille magyarophone. Originaire d’un village voisin de Berehove, à deux de pas de la frontière, son mari travaille déjà à Budapest depuis plusieurs années, où il les attend. Son fils restera auprès de son père, tandis qu’elle aimerait rentrer sous peu avec son plus jeune enfant. « Mes parents sont toujours là-bas » explique-t-elle.

Lyudmila et ses enfants sont emmenés chez leurs amis en Hongrie. Crédit photo : CdEC.
Oleksandra et sa fille attendent d’être transportées à Budapest. Crédit photo : CdEC.

Oleksandra et ses deux enfants ne prévoient pas de rentrer de sitôt. Cette mère de famille quadragénaire arrive tout droit de Soumi, une ville du nord-est de l’Ukraine, à une vingtaine de kilomètres de la frontière russe. « On s’est réveillé jeudi matin au bruit des bombes. On pouvait voir les explosions depuis la fenêtre. On a vite pris la voiture. Mon mari a conduit 35 heures », raconte-t-elle. Cette entrepreneuse, spécialisée dans l’import-export, a déjà beaucoup perdu : ses deux entrepôts, plein de marchandises chinoises, ont été détruits.

Mais aujourd’hui, elle garde le moral. Elle a obtenu des visas pour sa famille, et décolle demain à 9 heures pour les États-Unis. « Mon fils a treize ans aujourd’hui, je suis tellement heureuse de l’avoir mis en sécurité le jour de son anniversaire. » Son fils s’appelle Vova, la version courte de Vladimir – « oui comme Poutine », note sa mère, l’air gêné. Pourtant, Vova est aussi le surnom de Volodymyr, du nom de leur président Zelensky.

Article publié avec le soutien de Heinrich Böll Stiftung | Bureau Paris.

Thomas Laffitte

Journaliste franco-hongrois basé en Europe centrale.