Heureux comme un Hongrois au Québec

Joe Prepszl est arrivé à Montréal il y a plus de 60 ans. Lorsqu’il y met les pieds pour la première fois en 1956, il ouvre une boucherie. Aujourd’hui, situé sur le boulevard Saint-Laurent, son commerce est toujours ouvert aux clients. Reportage.

L’âge ne semble pas être un obstacle pour Joe. Son amour du métier renvoie sa retraite aux calendes grecques.

« Szia ! », saluent les quelques habitués en entrant dans la boucherie. « Excellent service », « meilleures saucisses hongroises », « homme charmant », peut-on lire en commentaire sur internet : l’endroit ne semble décidément pas décevoir les bonnes fourchettes.

Ici, au même titre que le porc, la bonne humeur est fumante…

Et la coopération est indispensable.

Jaroslav*, un employé d’origine tchèque, prend une petite pause. En Europe, la popularité du soccer est très répandue. Jaroslav a quitté la Tchéquie au tournant des années 1990, soit au moment où le bloc soviétique était sur le point d’éclater. Il travaille aux côtés de Joe depuis maintenant plus de vingt ans.

« Mon pays, c’est ici. Je n’habite plus en Hongrie. »

Joe a quitté sa terre natale il y a 60 ans. Au moment du reportage, sait-il que se tiendront des élections législatives le 8 avril dans son pays d’origine ? Il n’en n’a pas la moindre idée. Et à vrai dire, il n’en a que faire. « Je m’en fiche de la politique, je m’en fiche de ce qui se passe là-bas. Je ne suis plus là-bas, je ne suis plus en Hongrie. »

Le jambon est apprêté avec minutie et vigueur.

Mais Joe n’a pas perdu pour autant son ADN de magyar. La culture culinaire hongroise et la passion pour le dur labeur font toujours partie de son quotidien. Sa précision de boucher aussi.

Si Joe Prepszl a quitté la Hongrie en 1956, c’est à juste raison. À l’automne de cette même année, une révolte populaire est durement réprimée par l’armée soviétique. L’instabilité politique, alors, atteint des sommets. La panne du gouvernement et les émeutes ne tarderont pas. Nombre de ressortissants hongrois quitteront alors le pays ; Joe fera partie du lot.

« Aujourd’hui, je suis un Canadien », dit Joe. Mais sa chair, elle, reste hongroise.

Patrice Senécal