György Dragomán : « Mes livres parlent d’évasion, de pouvoir, de liberté »

Né en 1973 à Târgu Mureş dans la communauté hongroise de Roumanie, et installé depuis 1988 en Hongrie, l’écrivain György Dragomán est actuellement en résidence à Berlin où il travaille à son prochain roman. De passage à Paris pour le festival « Un week-end à l’Est » où il participait à deux rencontres autour de ses deux romans traduits en français (Le roi blanc et Le bûcher), il s’est prêté à un entretien autour de son œuvre et des grands sujets qui la traversent.

Cette chronique a été publiée le 13 décembre sur le blog littéraire Passage à l’Est !

Passage à l’Est : Vous êtes l’auteur de deux romans traduits dans des dizaines de langues et qui partagent de nombreuses similarités en termes de temporalité, d’ancrage géographique et de narrateurs. Mais ces deux romans ne reflètent pas l’intégralité de votre œuvre en hongrois : comment vous décrivez-vous en tant qu’écrivain ?

Je suis principalement un romancier, auteur de trois romans dont deux ont été traduits. J’écris depuis que j’ai treize ans, chaque jour, même si je n’écris pas toujours très rapidement. En général je commence avec des nouvelles, dont certaines deviennent ensuite des romans. Mais j’ai fait beaucoup d’autres choses : j’étais critique gastronomique, et traducteur, au départ. J’ai moins de temps maintenant donc je traduis moins, mais c’est une très bonne école quand on veut écrire. J’ai écrit deux pièces de théâtre, j’aime aussi écrire des textes très courts : je publie par exemple chaque semaine des textes de science-fiction sur un portail en ligne, avec une contrainte de 1000 mots. Il y a cette tradition en Hongrie d’écrire des textes très courts, suivant par exemple le style d’István Örkény.

Ayant grandi en Roumanie, mes livres parlent d’évasion, de pouvoir, de liberté, de l’usage de la liberté pour échapper au pouvoir. Ma collection de nouvelles « Redémarrage du système [Rendszer újra] », qui rassemble des textes écrits ces vingt dernières années, a pour sous-titre « histoires d’évasions », ce sont des textes plus sombres et qui ont pour point commun de parler d’évasion. Mon autre collection de nouvelles, « Le chœur des lions [Oroszlánkórus] » est aussi une sélection de textes des vingt dernières années, mais ici c’est la musique qui forme le fil conducteur : la musique et le rythme de la musique, quel que soit le type de musique.

Le bûcher demande de ses lecteurs de lui donner toute leur confiance

Les deux romans sont très ancrés dans l’espace et dans le temps. Ce n’est jamais spécifié, mais il est assez évident qu’il est lié à la ville et à la région où vous avez grandi, et au moment où vous avez grandi. Quelle importance votre ville natale, et votre enfance, prennent-elles pour vous comme source d’inspiration ? 

Je ne peux pas écrire sur ma ville d’origine d’une manière géographiquement ou historiquement précise. Je l’ai quittée quand j’étais jeune, même si ça a été un processus de départ très long, qui a duré presque deux ans. C’était un processus presque kafkaïen, car nous attendions un passeport qui aurait pu arriver n’importe quel jour, mais qui n’arrivait pas. Pendant ces deux ans, je me suis créé des souvenirs de cette ville, puis avec mes parents nous avons déménagé à Szombathely (ouest de la Hongrie). Szombathely s’est mêlé dans mon imagination avec ma ville d’origine, et cela a résulté en une ville à part entière, mais imaginaire. Beaucoup de gens essaient d’identifier les lieux de mes romans dans ma ville d’origine, mais ils ne pourront pas y parvenir : le cadre de Le bûcher, par exemple, c’est ma ville d’origine, mais on n’y trouve pas d’usine de sidérurgie. Après mon départ de Târgu Mureş, je n’y suis pas retourné pendant 20 ans, même pendant que j’écrivais Le roi blanc, c’est pourquoi je parle de ville imaginaire. Je n’y suis retourné qu’après avoir publié le livre.

Je ne me suis jamais donné pour objectif de recréer ma ville, et d’ailleurs il n’est pas important de savoir où exactement l’histoire se passe. Tout cela est basé sur ma propre géographie, mais l’atmosphère de peur est bien celle de la Roumanie des années 1980 (même si je n’utilise jamais l’expression « sous le régime de Ceaușescu »). Dans ce sens, mes romans ne sont pas une description historiquement exacte des événements, mais ils sont bien les romans qu’il faut lire pour se faire une impression de comment c’était à l’époque.

Le roi blanc et Le bûcher portent tous deux sur un passé très sombre, et en particulier dans Le bûcher les questions de mémoire, d’oubli, sont centrales, à la fois au niveau individuel et collectif.

Beaucoup de gens m’ont dit après avoir lu Le bûcher qu’ils s’étaient souvenus de leur propre adolescence, ou qu’ils avaient parlé avec leurs grands-parents de choses dont ils n’auraient sinon jamais parlé avec eux. Si mon roman a permis aux gens de réfléchir à leur passé, alors il a rempli un objectif, bien que le vrai objectif était, pour moi, de clarifier mon propre passé.

Justement, vos romans parlent d’un passé très réel, mais qui n’est pas le passé de la majorité des personnes qui vous lisent dans le texte original hongrois. Quel effet cela a-t-il eu sur la réception de vos romans en Hongrie et en Roumanie ? Est-ce qu’en Roumanie cela a contribué à une discussion sur la mémoire, la responsabilité, liée au passé récent de la Roumanie ?

La Transylvanie est une région particulière, car elle n’est ni vraiment hongroise ni vraiment roumaine, même si elle appartient aux deux pays. Grandir dans cette région était différent de grandir en Hongrie ou en Roumanie. En particulier, c’est une région très multiculturelle et j’ai appris assez tôt à parler roumain et allemand. J’ai des origines allemandes du côté de mon père, juives du côté de ma mère…

Ceci dit, je n’ai aucune idée de comment les gens en Roumanie voient leur passé, ni du discours public sur ce sujet. Avec Le bûcher, je voulais simplement revenir au moment où la possibilité de la liberté est arrivée : j’avais 15 ans, c’était une période libératrice, j’étais tombé amoureux, je voulais devenir écrivain, j’ai vu le mur tomber. Avec le roman je voulais simplement voir jusqu’où je pouvais aller pour recréer cette époque et parler de ce sentiment de liberté.

A première vue vos deux romans sont similaires du point de vue de la narration, car ils sont tous deux portés par des voix d’enfants. Mais il y a une vraie différence entre ces deux voix, et cette différence a des conséquences très fortes pour l’atmosphère des deux romans. Comment ces deux voix se sont-elles développées ?

Mon processus d’écriture commence avec des images, et la voix vient ensuite. Quelque fois, je l’entends très rapidement, et il me suffit d’un paragraphe pour voir si elle va fonctionner ou non. Ça m’est arrivé très souvent, et ça a donné lieu à des voix très différentes. C’est une sensation très intéressante, et très surprenante, quand on commence à écrire.

Dzsátá, le narrateur de Le roi blanc, parle tout le temps, il est incapable de s’arrêter, de se taire, c’est tout le contraire d’un silence. Alors qu’Emma, la narratrice de Le bûcher, s’exprime par le silence. Elle pense à des choses qu’elle pourrait dire, mais elle ne les dit jamais. De même, Dzsátá n’a pas de passé, ce qu’il raconte a tout à voir avec le présent, mais en parlant il crée une mémoire. Alors qu’avec Emma il s’agit pour le lecteur de l’accompagner dans ce voyage de découverte qu’elle fait d’une histoire qui est déjà là. Cette différence n’était pas le résultat d’une décision consciente de ma part, mais dans le cas d’Emma elle a un fondement philosophique très fort, et j’ai beaucoup réfléchi à la manière d’obtenir ce résultat, qui est tout à fait différent d’un monologue. L’axiome du livre est que nous ne devons pas en savoir plus qu’Emma : le lecteur ne sait pas ce qui se passe réellement, car Emma ne cherche pas non plus à comprendre ce qui se passe derrière ce qu’elle voit. Sa démarche n’est pas celle d’une anthropologue ou d’une ethnographe.

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Il y a un petit élément de magie dans Le roi blanc avec la figurine en glaise que forme le personnage Csákány pour aider Dzsátá à revoir son père, mais la magie, le surnaturel pénètrent Le bûcher de part en part. S’agit-il d’un outil technique pour créer une autre couche de sens pour le lecteur ? Ou est-ce une description des croyances des gens qui vous entouraient pendant votre enfance et votre adolescence ?

Ce à que je voulais arriver, c’était de découvrir l’ontologie et l’épistémologie de la religion : la grand-mère d’Emma s’est créé sa propre version de la religion orthodoxe, et je m’intéressais à la question de voir comment une personne se crée une religion personnelle, comment elle s’en sert après et ce qui passe quand, ensuite, une personne arrive de l’extérieur dans ce monde qu’elle s’est créé[1]Lors d’une des rencontres du festival, Dragomán a décrit le monde de la grand-mère comme une manière de changer la réalité, et la religion que s’est créée la grand-mère comme une sorte de nouvelle dictature dans laquelle Emma se trouve prise..

Mais s’il faut une explication concrète, je peux aussi dire que, trois étés de suite, j’ai beaucoup joué dans les carrières d’argile qui se trouvaient derrière chez moi. J’ai un souvenir très fort de ces jeux avec l’argile et la boue. En ce sens, Le bûcher est aussi un livre à propos des sens, car la mémoire n’est pas que visuelle par exemple, elle est aussi tactile. Et puis j’allais dans des camps d’été où l’on pouvait travailler avec l’argile. J’aurais bien voulu être sculpteur, mais je n’étais pas assez bon pour ça !

Notes   [ + ]

1.Lors d’une des rencontres du festival, Dragomán a décrit le monde de la grand-mère comme une manière de changer la réalité, et la religion que s’est créée la grand-mère comme une sorte de nouvelle dictature dans laquelle Emma se trouve prise.