Ukraine : « Depuis le début, nous jouons aux échecs avec la moitié des pièces. »

Sans autre expérience politique que d’avoir joué le président dans une série, Volodymyr Zelensky est arrivé au pouvoir en mai 2019. Deux ans après, Le Courrier revient sur son bilan marqué par son ambivalence envers la Russie.

Article publié en coopération avec la Heinrich-Böll-Stiftung Paris, France.

De sa carrière d’acteur, Volodymyr Zelensky a gardé un amour de la mise en scène. Deux ans après son arrivée au pouvoir le 20 mai 2020, le président ukrainien a organisé une conférence de presse, spectaculaire comme il les aime, au siège du constructeur aéronautique Antonov. Durant trois heures, devant plusieurs appareils de la firme ukrainienne, il a répondu aux questions des journalistes et surtout défendu son bilan de mi-parcours.

Promesses ambitieuses

Les attentes étaient élevées pour Volodymyr Zelensky, candidat “anti-système” élu avec 73% des voix en 2019 et une majorité absolue aux élections législatives anticipées dans la foulée. Deux ans après, plusieurs groupes d’analyses ont montré qu’il avait réalisé ou au moins entamé la plupart des réformes promises, sans juger de leurs qualités. Mais les principales promesses populistes du comédien sont restées lettre morte, car vagues, voire irréalistes, selon les observateurs. Lors de sa conférence le chef d’État a renouvelé son attachement aux trois principales tâches qu’il s’est assignées : la fin de la pauvreté, de la corruption et surtout du conflit qui fait rage dans le Donbass entre Kiev et les séparatistes soutenus par Moscou. « Notre priorité principale est de construire un pays sans guerre, mais le chemin pour y arriver est difficile et long », reconnaît-il devant les 200 journalistes. « Zelensky a été élu sur un programme populiste. Beaucoup de ses actions sont populistes et basées sur l’idée naïve qu’il fera des choses bien parce que c’est un type bien. Mais il ne comprend pas le fond des choses, la realpolitik », remarque Olexiy Haran, professeur de sciences politiques à l’​université Mohyla de Kiev interrogé par Le Courrier. Selon lui, son mandat a été marqué par cette approche.

« Beaucoup des actions de Zelenssky sont populistes et basées sur l’idée naïve qu’il fera des choses bien parce que c’est un type bien. »

Élu sur une proposition de dialogue avec Moscou qui plaisait à sa base électorale, sa stratégie a d’abord plutôt bien fonctionné, et lui a permis de se targuer de quelques succès diplomatiques, notamment des échanges de prisonniers en septembre et décembre 2019 et la construction d’un pont sur la ligne de contact. « La société civile était inquiète que Zelensky fasse le pas de trop »,  c’est-à-dire légitimer les républiques autoproclamées en entrant en négociation directe avec elles, remarque Maksym Yakovlyev, directeur du département des relations internationales à l’​université Mohyla de Kiev. Finalement, la catastrophe prédite n’a pas eu lieu. Mais le miracle non plus.

Aujourd’hui, Poutine ne décroche plus le téléphone. Après un cessez-le-feu record de plusieurs mois conclu en juillet 2020, les tensions sont au plus haut entre Kiev et Moscou. Les combats ont repris à l’Est depuis février, et en avril 100.000 soldats russes ont été déployés aux frontières avec la Russie et en Crimée annexée. « Nous voyons une baisse très progressive du nombre de militaires russes [dans la zone, ndlr], je pense que ces tensions vont persister jusqu’à la fin des exercices, au moins jusqu’en septembre », a estimé Volodymyr Zelensky lors de la conférence de presse. Il reste selon lui 35.000 militaires en Crimée, le même nombre dans le Donbass et entre 47.000 et 80.000 à la frontière.

Changement de discours

Face aux négociations internationales dans l’impasse, le chef d’État ukrainien répète à l’envie qu’il aimerait rencontrer son homologue russe pour résoudre le conflit, une promesse de longue date. « Zelensky n’est pas expérimenté en négociations et il a cette idée un peu naïve qu’une rencontre ‘en face à face’ permettrait de résoudre les problèmes », détaille Maksym Yakovlyev.

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La conférence de presse du 20 mai semble illustrer un changement de rhétorique du président ukrainien, même s’il déclare encore qu’il espère rencontrer Vladimir Poutine. Pour la première fois, il reconnaît que les cartes sont dans les mains de Moscou et que le gel du conflit « dépend à 99% de la Russie et à 1% de l’Ukraine« . « Nous sommes dans une partie d’échecs où dès le début (…) nous jouons avec la moitié des pièces », a-t-il ajouté.

Depuis le début de l’année 2021, Zelensky change de stratégie face à Moscou, affichant un discours de fermeté. L’exécutif a ainsi pris de nombreuses sanctions contre ceux qu’il considère comme favorisant le Kremlin, les oligarques et les forces pro-russes. « Il a fait comme chaque président avant lui, même ceux proches de Moscou : il s’est rendu compte que la Russie n’était pas un partenaire fiable », insiste Olexiy Haran. Selon lui, la position de Volodymyr Zelensky était intenable dès le début, et le « pousserait naturellement à comprendre sur qui l’Ukraine peut compter, et à devenir ‘plus ukrainien’, au sens de défendre l’Ukraine comme État indépendant. »

Récemment, Volodymyr Zelensky a concentré ses offensives contre le chef de file de l’opposition pro-russe Viktor Medvedtchouk, qui selon lui incarne à la fois le Kremlin et les oligarques. Ce dernier est assigné à résidence depuis le 13 mai, accusé de « haute trahison » et de « tentative de pillage de ressources naturelles en Crimée » annexée par la Russie en 2014. Le principal intéressé nie toutes ces accusations, qu’il qualifie d’actes de « répression politique. » Ces charges « illustrent la nature quelque peu non coordonnée de la politique de sécurité nationale du président Zelensky », commente le politologue Taras Kuzio dans une note de l’Atlantic Council, un think-tank américain. « D’un côté, Zelensky appelle à une rencontre individuelle avec le président russe Vladimir Poutine – même si cela envoie un signal de faiblesse et ne résoudra rien – et dans le même temps, il soutient les accusations criminelles contre Medvedtchouk, qui est l’agent personnel de Poutine en Ukraine. »

 Un premier cercle qui concentre les critiques

Volodymyr Zelensky a ainsi des allures de girouette dans son rapport à Moscou. Une position qui peut être expliquée par son amateurisme, mais aussi par son entourage, selon les politologues. « Ayant admis son manque d’expérience en politique dans sa prise de décision, le président Zelensky s’appuie largement sur l’opinion d’un cercle restreint de personnes, y compris des personnalités de son bureau, des assistants et des conseillers », affirme la chercheuse Maryna Shevtsova, s’appuyant des dizaines de sources, dans un rapport très détaillé sur l’administration présidentielle, commandé par le groupe des Verts au parlement européen. Andriy Yermak, son chef de cabinet, ancien producteur de son studio de comédie, est ainsi devenu très puissant au sein du premier cercle du pouvoir, même si certains de ses choix posent question. Zelensky a également nommé dans son administration plusieurs fonctionnaires accusés d’avoir joué un rôle dans la répression de la révolution Maïdan, qui a chassé le président Viktor Ianoukovitch.

Si Volodymyr Zelensky s’est “professionnalisé” depuis deux ans, a appris l’ukrainien comme le langage politique, il peine encore à maîtriser les détails et le fond des dossiers.

« Ce mandat a été un test en condition réel pour Zelensky. Il a dû changer d’avis car il a compris que sa vision du monde ne correspondait pas à la réalité. Mais maintenant il a besoin d’une seconde remise en question concernant son entourage », estime Maksym Yakovlyev. Le comédien ukrainien, tout comme le président qu’il incarnait à l’écran, avait ainsi promis de nettoyer et renouveler les élites, mais peine à se débarrasser des fonctionnaires corrompus ou au passé trouble. Si Volodymyr Zelensky s’est « professionnalisé » depuis deux ans, a appris l’ukrainien comme le langage politique, il peine encore à maîtriser les détails et le fond des dossiers, soulignent les experts. Ses efforts pour mettre en œuvre des réformes anti-corruption, demandées par les partenaires internationaux et la société civile, se heurtent à la complexité du système oligarchique ukrainien, en partie lié à Moscou selon Kiev et Washington. Malgré son amateurisme et son ambivalence très critiqués, Volodymyr Zelensky reste le politique le plus aimé – ou plutôt le moins mal-aimé. Si l’élection présidentielle se déroulait prochainement, 30% des votants voteraient pour le président sortant, loin devant le deuxième choix, l’ancien président Petro Porochenko avec 12,8%, selon un sondage publié le 20 mai. Malgré sa promesse de ne faire qu’un seul mandat, Volodymyr Zelensky n’exclut pas de se représenter dans trois ans.

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Clara Marchaud