« Sous Walesa, je n’ai plus dégueulé que de la vodka digestive ». L’écrivain polonais Jerzy Pilch est mort

Jerzy Pilch, l’un des auteurs polonais les plus populaires, est décédé le 29 mai à Kielce, il avait 67 ans. Il souffrait depuis de nombreuses années de la maladie de Parkinson.

Difficile de séparer l’écrivain de son œuvre : celle, prolifique et satirique, de Jerzy Pilch, est largement inspirée de sa vie. Ses expériences avec l’alcool, la littérature, les femmes (jeunes de préférence) ou encore la religion ont nourri ses nombreuses chroniques, journaux, romans et scénarios, volontiers satiriques. Mais, selon son épouse Kinga, citée par Gazeta Wyborcza, « il adorait la vie, il n’était pas solitaire, comme on a tenté de le décrire ».

Très populaire en Pologne, Jerzy Pilch s’est d’abord fait connaître comme journaliste et critique littéraire, dans les colonnes du magazine indépendant NaGlos, qu’il a cofondé, puis pour l’hebdomadaire catholique Tygodnik Powszechny. Né en 1952 à Wisla, une petite ville de Silésie, toute proche de la frontière tchèque, il a étudié puis enseigné la philologie polonaise à l’université Jagellonne de Cracovie. Dans les années 80, il participait à des soirées du Club de l’intelligentsia catholique de Cracovie, fréquenté par les artistes censurés par le régime communiste, où son humour féroce a marqué les esprits. Il a déménagé à Varsovie quand il a rejoint l’hebdomadaire Polityka. Depuis l’année dernière, il vivait à Kielce, où il avait l’intention de fonder une maison d’édition. Son dernier recueil de chroniques, 60 felietonów najjadowitszych, est paru en avril aux éditions Wielka Litera.

Après plusieurs nominations, Jerzy Pilch a remporté le prestigieux Prix Nike pour Sous l’aile d’un ange (Pod Mocnym Aniołem), en 2001. Ce journal d’un alcoolique, son livre le plus connu, est le seul qui a été traduit en français, (aux éditions Noir sur Blanc). Il a été adapté au cinéma par Wojciech Smarzowski (le réalisateur du film Kler, Clergé) en 2014. Le narrateur, alter ego de Jerzy Pilch, y ironise sur ses maniaqueries d’ivrogne, ses trous de mémoire et son incurable alcoolisme, dont dix-huit séjours en cure de désintoxication, chez les « éthylos lyriques », n’ont pas pu venir à bout.

Depuis l’annonce de son décès, artistes et politiciens racontent leurs souvenirs avec l’auteur de Spis cudzołożnic (Liste d’adultères, non traduit), des conversations animées sur le football, l’amour ou la religion. Mais c’est surtout son style, baroque et ironique, et ses longues phrases entrecoupées de parenthèses encore plus longues, qui ont marqué des générations de Polonais :

« Selon l’exposé qu’on nous fait, l’éthylo lyrique peut continuer à vivre à condition de se laisser vider ou, encore mieux, de se vider lui-même en suivant les indications des spécialistes : ses tripes et boyaux, ses problèmes, ses peurs, ses vilaines pensées et ses espoirs fragiles, ses cauchemars, ses entrailles décolorées, tout, il doit tout sortir. Son Dieu, son sexe, ses dégueulis, il doit tout sortir. (Eh oui ! Une des confessions clé a pour thème « l’historique de mes vomissements d’ivrogne ». Comme tu peux t’en douter, j’ai pris un malin plaisir à décrire avec humour l’histoire de mes dégobillages sur une bonne dizaine de pages. J’ai raconté avec délectation comment j’ai dégobillé de la vodka au poivre sous Gierek, de la vodka rationnée à l’époque du premier syndicat Solidarnosc et du tord-boyaux pendant l’état de guerre. J’ai décrit, sans omettre aucun détail, ma tête pendouillant au-dessus de la cuvette des WC sous Jaruzelski. Hélas, la fin de cet essai littéraire n’a pu échapper à une certaine monotonie, tant sur le plan du sujet lui-même que sur le plan esthétique : sous Walesa comme sous Kwasniewski, je n’ai plus dégueulé que de la vodka digestive. De la Sela.) »

(Extrait de Sous l’aile d’un ange, p. 116, traduction de Laurence Dyèvre)

Justine Salvestroni