Derrière des fenêtres poussiéreuses, un joyau de l’architecture impériale : les thermes de Bratislava

Tandis que Budapest a réussi à rénover seize thermes de la ville, Bratislava a laissé son seul spa se délabrer pendant un quart de siècle. Mais la capitale slovaque veut aujourd’hui les reconstruire.

Ils promettent un sauna, une piscine, des espaces de détente, des bassins chauffants, mais aussi un café, une bibliothèque sur trois étages, une salle de lecture, un lieu de rencontres, de conférences et de discussions. Bratislava prévoit de dépenser pour cela entre neuf et quatorze millions d’euros pour la reconstruction du bâtiment. Ce sauvetage, car c’en est un, a attiré pas moins de soixante-dix-sept architectes du monde entier.

Le concours bat son plein, mais les Bratislaviens et les visiteurs de la capitale slovaque devront attendre 2025 pour l’ouverture des thermes. Le projet gagnant sera annoncé à l’automne par la mairie dirigée par le progressiste Matúš Vallo, lui-même également architecte. Les travaux devraient débuter en 2022.

Derrière des fenêtres poussiéreuses un joyau de l’architecture impériale

Peu d’habitants de Bratislava savent que derrière les fenêtres graisseuses de la façade négligée du bâtiment de la rue Medena se trouve un joyau de l’architecture austro-hongroise. Gábor Bindics est l’une des rares personnes à détenir les clés du spa nommé selon un mot dialectal allemand désignant le goujon – Grössling. Avant d’introduire la clé dans la serrure et de nous montrer ce que cache l’espace de près de sept mille mètres carrés, il s’arrête pour nous expliquer le contexte historique.

Ce grand bâtiment jaune a été achevé juste avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Les architectes de la ville, qui sont regroupés dans l’Institut métropolitain de Bratislava (Metropolitný inštitút Bratislavy), fondé par le maire Vallo il y a deux ans, apprécient fortement cette bâtisse. Ils voient dans la coupe transversale du béton dans laquelle ils ont inséré leurs sondes une sorte de plongée dans l’histoire de la Slovaquie.

Gábor Bindics et Peter Grossling.

La partie du bâtiment la plus prisée des experts et la plus qualitative a été créée pendant la monarchie. Le spa de Bratislava a été construit par des architectes très en vue de l’époque, dont le viennois Albert Swoboda, qui a également pris part à la réalisation du spa viennois Zentralbad. Puis, en 1914, Lajos Grátzl, architecte et bâtisseur de divers palais de Bratislava, a aussi mis la main à l’ouvrage. En 1929, pendant la période de la Première République de Tchécoslovaquie, des personnalités clés du modernisme de l’Europe centrale, à savoir les architectes Weinwurm et Vécsei, ont également contribué à l’embellissement des lieux.

C’est eux qui ont construit un bâtiment moderniste et donné au spa une nouvelle entrée depuis le côté du Danube. Ces deux architectes ont également transformé le bâtiment principal, celui à la façade jaune, en banque. Ils ont travaillé à sa métamorphose pendant la guerre, en 1942. L’arrivée du nazisme et ensuite du communisme a compliqué l’histoire des bains. Les liens entre politique et projets culturels ne sont pas toujours des plus positifs et la qualité de construction s’est progressivement dégradée. En continuant la visite de l’édifice, on constate que l’étendue des dégâts causés par les interventions des années 1970 est d’une importance marquante. « On peut voir que qualitativement les interventions socialistes ont été un désastre en termes de savoir-faire et de matériaux utilisés », explique Gábor.

L’Europe entière veut rénover les bains

Ce sont soixante-dix-sept studios d’architectes qui veulent aider la Slovaquie à retrouver la beauté oubliée du spa du centre de Bratislava. Ils devront faire face à différents styles architecturaux et veiller de près à la qualité des matériaux. Les enveloppes contenant les projets décrivant comment les spécialistes s’imaginent la rénovation de ces lieux magiques sont parvenues de France, d’Italie, de la Tchéquie voisine, mais aussi des États-Unis. Un des défis pour ces talentueux architectes sera de penser la verdure, qui pousse par endroits à travers les toits de verre au-dessus des bassins. Notre guide Gábor attire notre attention sur la beauté des plafonds de ce monument culturel. Une merveilleuse lumière traverse la pièce de part en part. Les hauts plafonds, les arcades, les carreaux et les décorations, tout donne l’impression d’un retour dans le temps. On se sent dans ces bains comme dans un vieux film en noir et blanc.

Le Spa Grössling en 1914…
…et en 2020. (Metropolitný inštitút Bratislavy)

Mais alors que nous nous dirigeons vers les profondeurs de cet endroit où, autrefois, la crème de la crème de la capitale se détendait, les temps anciens où le spa Grössling s’appelait Bad Poszony et Bratislava était Pressburg se dissipent. Et les dégradations causées par la désinvolture des maires au long de leurs mandats successifs nous sautent aux yeux. Tuiles cassées, murs crasseux couverts de moisissures, des arbres qui se frayent un chemin à travers la belle vitre du plafond – la jolie pellicule en noir et blanc se transforme maintenant en film d’horreur. Un cinéaste créatif y trouverait sûrement son bonheur. Et quand un pigeon survole nos têtes, nous préférons continuer notre exploration des bains laissés à leur destin vers des pièces où la nature indésirable est moins présente.

Une identité visuelle unique

Des sondes dans les sols et des forages dans les murs ont révélé l’identité visuelle du spa – sa propre police pour les inscriptions en tout genre. La ville souhaite que les architectes s’en inspirent. La mairie souhaite conserver les éléments les plus qualitatifs de l’histoire du bâtiment. « Au cours des travaux, nous avons retrouvé dans l’édifice des vieux carreaux de céramique de 1895, 1914, 1929, 1942 et 1972. C’est à partir de ces couleurs et motifs que nous avons commencé à construire l’identité du nouveau Grössling », lit-on dans les plans de la ville. « En collaboration avec le typographe Ondrej Jób, nous avons recréé la police du spa Grössling à partir de photographies anciennes. Sa restauration est l’une des nombreuses petites étapes pour rendre l’âme à cet endroit abandonné », continuons-nous dans la lecture des intentions de l’édile.

Bindics et son collègue de l’Institut métropolitain de Bratislava, responsable du bon déroulement du concours d’architectes, Peter Lényi, ont hâte de présenter le projet gagnant. Pour Bratislava, l’enjeu est immense. Après un quart de siècle de délabrement, les thermes de la capitale slovaque ressusciteront et, qui sait, la ville osera peut-être même rivaliser avec Budapest. « La capitale hongroise est le plus grand gestionnaire de spas urbains au monde », dit Gábor. La capitale hongroise compte seize thermes et, contrairement à Bratislava, elle les a tous reconstruits.

Vera Cosculluela