Découvrez Julia Székely, une véritable Agatha Christie hongroise

Une famille désunie. Une ambiance de huis-clos. Un meurtre que chacun aurait pu commettre. Un policier chargé de l’enquête lui-même auteur de romans policiers… C’est cette histoire narrée dans le roman hongrois de Julia Székely, Seul l’assassin est innocent, que nous vous invitons à découvrir. Par Bénédicte Williams.

Article publié le 11 mars 2019 sur le blog littéraire Passage à l’Est.

L’Angleterre a eu Agatha Christie, Dorothy Sayers ou encore Margery Allingham. La Hongrie, elle, avait Julia Székely qui, quoique n’étant pas aussi prolifique que ses contemporaines britanniques des années 1930 ou 1940, a tout de même été l’auteur d’une poignée de romans policiers, son premier – Rue de la Chimère – paraissant alors qu’elle avait 33 ans et déjà une carrière de pianiste. Deux ans plus tard, c’était au tour de Seul l’assassin est innocent, un livre qui a aujourd’hui plus de 75 ans et pourtant n’a pas pris une seule ride.

On y voit d’abord les divers membres d’une même famille de la bonne société, chacun avec leurs préoccupations : Poupée l’adolescente, qui cherche à se démarquer de son milieu en s’associant avec le fils du gardien dans de vagues activités révolutionnaires ; la mère Magda obsédée par sa beauté et par l’image qui lui renvoie d’elle-même son amant ; le père dégoûté de la vie mais inquiet pour les activités illégales de son club ; et enfin le petit Petit, qui tourne autour de chacun d’eux en espérant obtenir un peu de leur attention.

Les premiers chapitres les présentent chacun à leur tour dans leurs activités et leur état d’esprit de ce jour d’hiver dans lequel se déroule l’intrigue, avec des rouages bien huilés qui permettent aussi à Székely de mettre en place les bases de l’histoire. Autour de ces quatre membres d’une famille désunie gravitent aussi d’autres personnages – l’amant Robert Gedeon (si souvent évoqué mais qu’on ne voit que le temps qu’il ouvre la porte de sa voiture pour en laisser descendre Magda), son neveu, Pista le fils du gardien, et l’inspecteur Péterffy dont l’apparition au beau milieu du roman précède de quelques pages et quelques minutes l’annonce du crime.

Je ne crois pas révéler beaucoup en dévoilant le nom du malheureux assassiné :

« A l’autre bout du fil on entendait une voix tremblante d’excitation. On pouvait à peine saisir les mots : meurtre… agent de service … mort … tout de suite… Les phrases se bousculaient, il se pouvait que la communication soit mauvaise, ou bien l’interlocuteur, affolé. (…)

– Son nom, son adresse ?

– Le crime a eu lieu au 9 rue du Tilleul. Une villa particulière, la victime était le seul occupant, personne d’autre… Il est mort.

– Son nom !

Cette fois la réponse claqua, limpide :

– Il s’agit de Robert Gedeon. »

Attardons-nous cependant plutôt sur la personne de l’inspecteur, car celui-ci aime se donner des allures d’écrivain – c’est un inspecteur-écrivain comme d’autres sont des gentlemen-farmer. C’est d’ailleurs en sa capacité d’écrivain (car il est déjà l’auteur, sous le nom d’Archibald Cross, de romans policiers aux titres tels que « Le favori de Scotland Yard », et s’apprête à récidiver avec « Meurtre à Downing Street ») qu’on le rencontre d’abord, alors qu’il s’est autorisé à laisser son esprit vagabonder en cet après-midi d’hiver où son travail d’officier de police lui a temporairement laissé un moment de désœuvrement.

assassin

A l’annonce du meurtre, le voilà bien sûr qui entre immédiatement en action, et les chapitres suivants laissent la place à l’enquête, qui sera rythmée tout autant par son orgueil professionnel que par l’intérêt que l’affaire pose pour lui en tant que matériau éventuel pour son prochain roman. Évidemment, instincts d’enquêteur et de romancier ne font pas toujours bon ménage, et voilà qu’il s’imagine un dénouement, puis un autre, sans savoir que la vraie solution viendra du hasard plutôt que du don d’intuition dont il est si fier.

Je me moque un peu de cet inspecteur Péterffy alias Archibald Cross et il le mérite bien tant il se prend au sérieux ; d’ailleurs Julia Székely le taquine aussi lorsqu’elle le met par exemple face à face avec le neveu de Robert Gedeon :

– Tu me questionnes comme si tu étais un type de Scotland Yard dans un roman d’Archibald Cross ! « Où avez-vous passé l’après-midi ? demanda M. Chippendale, tandis qu’il suivait des yeux la fumée de sa cigarette d’un air indifférent. »

Sur quoi le jeune Gedeon exprima sa bonne humeur par un rire franc.

En même temps, difficile de ne pas avoir de sympathie pour ce jeune inspecteur à qui ses revenus d’auteur permettent d’acheter des livres (« tout Goethe, Shakespeare, Tolstoï et Dostoïevski »), des places de concert et même un nouvel imperméable, ce qu’il ne pourrait pas faire avec « son maigre salaire de fonctionnaire ».

Pendant tout ce temps, c’est d’ailleurs bien sûr Julia Székely qui mène la danse, selon le rythme imperturbable imprimé par la grande et la petite aiguille de l’horloge depuis la première phrase du roman :

Dans la rue presque déserte, une heure n’avait pas encore sonné.

A dix heures du soir, l’horloge sonne à nouveau, une porte claque, et c’est déjà la fin du roman.

Székely reprend ici les mécanismes qu’elle avait déjà mis en œuvre de manière si réussie dans Rue de la Chimère : une intrigue restreinte dans le temps, et aussi dans l’espace car même si l’histoire se passe dans une succession de lieux (devant l’école de Poupée, dans un café, dans le bureau de l’inspecteur puis du neveu de Gedeon, dans la maison familiale), c’est bien une atmosphère de huis-clos qui prévaut, aidée par la neige qui tombe dehors et, dedans, par les lourdes tentures et les volutes de fumée émanant des cigarettes. En quelques mots, Székely réussit très bien à créer cette atmosphère, et la traduction très efficace de Sophie Képès y contribue sans aucun doute (Sophie Képès a d’ailleurs obtenu le Prix Bagarry-Karátson de la traduction du hongrois pour ce roman en 2015). La construction de l’intrigue est tellement fluide et légère, et les personnages bien brossés, que j’imagine très facilement une transposition du roman au théâtre.

Julia Székely, Seul l’assassin est innocent (Bűnügy, 1941). Traduit du hongrois par Sophie Képès. Phébus, 2015.

Bénédicte Williams