« Comme un tsunami ». En Tchéquie, ces indépendants qui prennent la crise de plein fouet

Au prix d’un fort ralentissement de l’activité, la Tchéquie réussit à garder l’épidémie sous contrôle, mais la crise économique fait déjà de gros dégâts parmi les travailleurs précaires et les indépendants. Martina, Petr et Marcus nous confient leurs craintes et leurs espoirs pour l’avenir.

Martina : Silence, on ne tourne plus

Pour Martina Smutná, une artiste de trente ans, la pandémie a fait aussi très mal à son portefeuille, même si elle est habituée à vivre de revenus plus que modestes. « Ce n’est pas une chute dramatique pour moi, je suis même habituée à vivre certains mois sans revenu, mais là je devais commencer en avril un projet cinématographique avec un salaire estimé à quelque 3 000 euros ». L’industrie du film est en effet à l’arrêt complet, alors que la Tchéquie attirait plus de quatre-vingts productions internationales l’année dernière, en plus de ses propres productions. « Le travail avec le cinéma était ma seule source de revenus fiable grâce à laquelle j’ai pu vivre jusqu’ici », m’écrit-elle. « Il y avait quelques personnes intéressées pour l’achat de mes peintures, mais qui donc achèterait des tableaux en cette période d’énorme incertitude ? »

Site officiel de l’artiste : martinasmutna.com / Photo : artmap.cz

« La petite dose de chance dans ma malchance, continue-t-elle, est que je suis aussi étudiante en doctorat et que je reçois donc une bourse de plus de 400 euros par mois ». Pour elle qui doit payer son loyer ainsi que le loyer de son atelier, cette bourse peut lui permettre de tenir encore six mois. Quant à l’aide sociale, elle souligne qu’elle n’y a pas droit « car il y a trop de stupidités bureaucratiques dans ces règles ». Par exemple, elle ne peut avoir de soutien, car il faut avoir deux années de revenus mensuels stables, ce qui est impossible dans son cas, avec ses revenus en dents de scie. En plus d’une réduction temporaire des loyers et un soutien direct à la culture, Martina croit que le revenu universel indépendant serait à long-terme « une véritable protection pour tous les citoyens, pas seulement pour les situations complètement folles ».

Petr : « On est en pleine incertitude »

Pour Petr Zewlakk Vrabec, photographe professionnel dans la trentaine, le virus ne pouvait tomber au plus mauvais moment. « Je devais faire des photographies à une conférence, et puis un autre événement sur trois jours, mon calendrier était plein pour les deux prochains mois », me raconte-t-il au téléphone. « Tout a été annulé en deux jours, il y en avait en tout pour 5 000 euros de commandes », précise-t-il. Son premier réflexe a été d’annuler son statut d’indépendant afin de ne plus devoir payer les charges et de s’inscrire comme chômeur au Bureau du travail. Si cela ne lui donne pas droit au chômage, il conservera au moins son assurance maladie.

@zewlakkaktivistckefoto

« Cela me semblait raisonnable, je ne pensais pas que le gouvernement prendrait des mesures pour les indépendants, ils n’ont jamais fait ça ». Puis, Petr a été pris au dépourvu par l’annonce du gouvernement se disant prêt à couvrir les charges des indépendants et à leur verser près de 600 euros par mois pour les six mois à venir. « Je trouve ces plans intéressants, mais rien n’a été voté pour le moment ». Ces informations contradictoires venant du gouvernement et les plans qui changent constamment le fâchent : « On est en pleine incertitude ». Il se prépare à aller faire le tour de l’administration pour tenter de réactiver sa licence d’entrepreneur. Il aurait aussi droit à 15 euros par jour pour la garde de sa fille. Avec l’ensemble de ces aides, il pourrait se maintenir à flot quelque temps.

« C’est comme un tsunami qui nous a frappé dès le premier jour ».

L’industrie du tourisme dévastée

« C’est comme un tsunami qui nous a frappé dès le premier jour », témoigne Marcus Bradshaw, guide touristique originaire d’Irlande. Deux semaines plus tard, il se dit un peu rasséréné : « le choc a été dur, mais c’est mieux que pour les autres entrepreneurs qui voient la marée monter lentement ». Sa compagnie ‘The Naked Tour Guide‘ (sans aucune nudité, contrairement à ce que le nom indique) offre des visites spécialisées de la capitale et elle a dû tout annuler et rembourser du jour au lendemain. « On parle de dizaines de milliers de couronnes (des milliers d’euros) », explique-t-il. A-t-il espoir de voir le tourisme repartir cet été ? « Non, aucun », répond-il sans hésitation, rappelant que le gouvernement tchèque évoque la possibilité de maintenir la fermeture des frontières pendant deux ans.

Marcus lors d’une visite guidée de Prague.

Si le trentenaire salue la réponse du gouvernement tchèque face à la menace sanitaire, il déplore son retard dans l’aide aux entreprises. « En Irlande, le gouvernement a mis en place des mesures d’aides aux travailleurs et aux entrepreneurs avant l’introduction de la quarantaine, tandis qu’ici, le gouvernement n’a fait que mentionner certaines mesures, mais n’a encore rien mis en place ». Il se dit chanceux, lui qui avait économisé avec son partenaire pour un mariage pendant l’été, qui est annulé, mais il comprend que tous n’ont pas cette chance. « Je ne peux qu’imaginer la détresse psychologique dans laquelle doivent se trouver certains entrepreneurs », dit-il. Pour le moment, il se cherche une nouvelle carrière, sans se faire d’illusion sur le difficile marché de l’emploi, mais il garde le moral et continue à apprendre le tchèque en ligne.

L’annonce du plan d’aide : la douche froide

Finalement, le 31 mars, la ministre des Finances a annoncé que le gouvernement ne verserait pas à ces indépendants les 600 euros par mois pour six mois, mais seulement… un seul petit chèque de 1 000 euros. Et encore, seulement à ceux et celles qui pourront prouver que la pandémie les a impactés. La méthode proposée fâche déjà puisque le gouvernement n’utilisera comme mesure que les trois premiers mois de l’année, alors que pour nombre d’entrepreneurs, les pertes n’ont eu lieu qu’à partir des deux dernières semaines de mars. Sur la page Facebook de la ministre, des entrepreneurs furieux racontent que les pertes ne seront tangibles qu’en avril. De plus, la ministre a spécifié que tous ceux et celles qui ont perdu tout revenu dès le début de la crise et ont décidé de suspendre leur licence, comme Petr, n’auront droit à rien du tout… Les mesures seront présentées au parlement le 7 avril, ce qui laisse un peu de temps aux partis d’opposition et à la société pour faire pression et éventuellement les améliorer.

André Kapsas