« Une histoire visuelle de Solidarność », les images oubliées d’un mouvement qui ranima l’idéal socialiste et humaniste

« La génération qui m’a raconté Solidarność perçoit l’écart entre son expérience et les récits qu’en feront ses héritiers », écrit Ania Szczepańska, auteure de l’ouvrage « Une histoire visuelle de Solidarność ».

Malgorzata Brucka , Author provided

Ania Szczepańska, chercheuse à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, membre du laboratoire Hicsa, s’intéresse à l’histoire du cinéma. Ses travaux portent principalement sur le cinéma polonais et les archives audiovisuelles. Elle nous propose dans son ouvrage intitulé : « Une histoire visuelle de Solidarnosc », qui vient de paraître aux éditions de la Fondation des Sciences de l’Homme, un regard original sur le premier syndicat libre et autonome créé en Pologne communiste. En explorant des sources visuelles variées – photographies, films, images amateur ou tournées par la milice mais aussi images médiatiques diffusées à l’Ouest –, elle revient sur ce mythe révolutionnaire, interroge la notion de solidarité – un terme qui fait fortement écho à la crise sanitaire que nous vivons et à ses conséquences sociales et économiques – et retrace l’histoire de ce mouvement social et ouvrier.


C’est aux premiers temps de « Solidarność » que propose de s’intéresser ce travail : à la naissance de la contestation collective et à sa transformation en un mouvement international, à l’époque des deux Europe. Car si l’histoire politique du mouvement a déjà été écrite, celle de « l’union fraternelle » selon l’expression de Karol Modzelewski, historien médiéviste, homme de gauche et figure majeure de l’opposition politique au régime communiste et de la mobilisation collective reste lacunaire. Or ce sont précisément ces facettes de Solidarność qui intéressent notre présent en crise. Elles ont été révolutionnaires, à l’échelle de l’individu et du collectif, et ont été oubliées, car recouvertes par le tournant libéral et les discordes de l’après-1989.

Solidarność s’inscrit dans l’histoire des luttes ouvrières et syndicales du XXe siècle ainsi que dans celle des combats d’indépendance nationale au sein du bloc soviétique. L’événement prend donc place dans une histoire européenne et interroge les multiples processus de sortie du communisme. Son nom a d’abord désigné un mouvement de protestation sociale qui aspirait à créer un syndicat professionnel libre, autonome vis-à-vis du Parti et de l’État. Cette revendication se formula le plus clairement à Gdańsk, lors des grandes grèves d’occupation d’août 1980. Au droit de grève et aux libertés syndicales s’ajoutèrent 21 postulats qui devaient cristalliser les aspirations de la population, au-delà du chantier naval de la côte Baltique et de la classe ouvrière, ralliant à elle intellectuels, étudiants et paysans, et obligeant le pouvoir à négocier. Légalisé le 10 novembre 1980, le nouveau syndicat Solidarność compta 10 millions de membres et des millions de sympathisants, en Pologne et à l’Ouest. Même s’il ne pouvait être officiellement un mouvement politique, puisqu’il n’en avait pas les structures, il en partageait les aspirations et les actions, regroupant l’ensemble des forces d’opposition au pouvoir communiste, menaçant le régime par la puissance de son contre-pouvoir, sans pour autant pouvoir agir sur une situation économique désastreuse.

Après dix-huit mois de fonctionnement légal, la loi martiale du 13 décembre 1981 mise en place par le général Jaruzelski obligea ses militants les plus actifs, ceux qui ne furent pas arrêtés, à choisir la voie de la clandestinité. Interdit d’existence, Solidarność devint alors une société parallèle, qui publiait, informait, et continuait à essayer de mobiliser les esprits, à défendre les militants internés et à soutenir leurs familles. En 1985, son histoire croisa celle de la politique de libéralisation et de transparence menée en URSS par Mikhaïl Gorbatchev, qui aboutit, après les concertations polonaises de la Table ronde, aux premières élections libres du bloc de l’Est en juin 1989 et à la victoire politique de Solidarność.

Quarante ans plus tard, ce livre propose donc de revenir par la richesse des images à la face digne et inspirante d’un mouvement oublié qui bouleversa la gauche occidentale et bien au-delà, ranima l’idéal socialiste et humaniste, remettant en cause les cloisonnements et les croyances. L’histoire de Solidarność est aussi celle d’une solidarité européenne qui a pris forme malgré le Rideau de fer qui divisait l’Est et l’Ouest. Elle est au fondement de liens humains et institutionnels issus de la société civile, qui se sont tissés au début des années 1980 par-delà les frontières, façonnant des vies jusqu’à aujourd’hui.

Le livre commence ainsi en 1977, au moment de la première grève de la faim à Varsovie, menée par « solidarité » et des ouvriers emprisonnés, et s’achève vers 1986, lorsque le soutien international à Solidarność s’effrite et que la scène internationale prend le relais des aspirations réformistes. Les images serviront de guides pour penser l’éveil des consciences et les conditions de possibilité d’un engagement massif pour imaginer et réaliser l’inimaginable.

Parmi des milliers d’autres

Dans ce cheminement en Pologne populaire, le choix opéré ici s’est d’abord porté sur des images oubliées, « assoupies » dans des archives ou des albums privés. Des images d’observation, de contemplation, laissant dans l’esprit des empreintes profondes, peut-être prises sans la grandeur du geste artistique, et pourtant y aspirant parfois. Des images qui étaient « en attente du regard qui se jugera désireux de les interpréter et de leur donner l’initiative », car le choix est une affaire de raison autant que de désir. Certaines voix s’élèveront pour reprocher l’arbitraire ou l’incomplétude de la modeste sélection que le lecteur va découvrir dans ces pages, et elles n’auront pas tort : le choix et la finitude sont la tragédie de celles et ceux qui cherchent. Viser sans relâche les astres infinis, voilà le malheur mortifère de Faust. L’historien Lucien Febvre tenta de nous en libérer et osa le formuler clairement : « Le savant, quel qu’il soit, choisit toujours […], toute l’histoire est déjà choix ». Choisir exige de renoncer – et c’est une douleur – à l’illusion de la totalité qui souvent entrave l’intelligibilité du passé et le rend confus, lui qui est déjà désordre. Élire son objet conduit à le construire et à naviguer sur des voies nouvelles, sur ces « mers trop frayées » où il n’y avait, semble-t-il, plus rien à découvrir, et pourtant.

 

Simone Signoret et Michel Foucault « Solidarność et la Pologne » | Archive INA.

L’arbitraire du choix n’implique donc pas le caprice, c’est la condition possible d’un point de vue. Tel un filet de pêche aux mailles solides, l’image, une fois retenue, ramène à elle d’autres traces, d’autres sources avec lesquelles elle entre en dialogue, qu’elle éclaire et perturbe. Elle éveille la raison et bouscule l’imaginaire. Les images de ce livre entrent ainsi en résonance avec le précieux travail de terrain des sociologues français mené au début des années 1980, sous l’impulsion notamment d’Alain Touraine, éblouis par « la lumière de Solidarność ». Dans la grande tradition de l’intervention sociologique et à l’aide de traducteurs et traductrices, ces groupes de chercheurs et de chercheuses ont réalisé dans plusieurs villes de Pologne d’importants entretiens, l’été qui suivit les grèves de Gdańsk. Ils ont justifié leur démarche par la présence, « à la base » du mouvement syndical, d’un sens plus vif de la contestation qu’au sommet.

C’est dans ces bribes de parole reconstituées, qui gardent la spontanéité des échanges, que l’on apprend par exemple qu’une ouvrière polonaise doit travailler une heure pour pouvoir acheter deux œufs, et qu’il lui faut neuf mois de salaire pour s’offrir une télévision couleur. On apprend aussi que sa blouse a été brûlée par des produits chimiques sans être remplacée et que, dans son atelier, le robinet d’eau chaude de la douche ne marche pas, été comme hiver. Et même si notre seuil de confort a bien changé, que nos estomacs et nos peaux ne sont plus les mêmes, ces bribes de réalité quotidienne changent assurément notre compréhension de la classe ouvrière polonaise. Bien sûr, les chiffres de l’économie pourraient nous le dire, mais ils ne le diraient pas de cette manière. Les transcriptions de ces voix nous laissent en effet entrapercevoir la vie quotidienne de ces « individus absorbés par une inhumaine besogne humaine ». En retour, les voix de ces « militants de base » nous font voir autrement les traces photographiques et cinématographiques de cette époque. Elles éclairent avec plus d’acuité les corps usés des Polonais regroupés devant le portail du chantier naval Lénine, et de tous ces individus qui formèrent ensemble ce « mouvement social total ».

Aux témoignages recueillis à cette époque s’ajoutent ceux enregistrés lors du tournage d’un film documentaire sur Solidarność en 2019 et à l’occasion de recherches menées en amont et en aval dans les archives, essentiellement en Pologne et en France. Ce film fut une commande de NDR/Arte à la société de production allemande Looksfilm, dans le cadre du 40e anniversaire de la chute du mur de Berlin :

Ce texte est issu de « Une histoire visuelle de Solidarnosc » d’Ania Szczepańska, qui vient de paraître aux éditions de la Fondation Maison des sciences de l’homme.
FMSH, Author provided

Solidarność, La chute du mur commence en Pologne [Solidarność, Der Mauerfall begann in Polen]. Quarante ans, c’est un temps lointain mais c’est presque encore hier. Les témoins étaient jeunes en 1980 et ne le sont donc plus en 2020. Leurs souvenirs sont néanmoins brûlants, bien qu’ils apprivoisent déjà les horizons inéluctables de la disparition. Ils résonnent dans cette mince couche de temps où la vie côtoie la mort avec une même intensité, où les amis de combat disparaissent année après année sans que l’on puisse les retenir, si ce n’est en évoquant des fragments de souvenirs, au-dessus de leur tombe que l’on regarde comme la sienne. La génération qui m’a raconté Solidarność perçoit l’écart entre son expérience et les récits qu’en feront ses héritiers. Lucide, elle éprouve, peut-être plus qu’une autre, l’inadéquation douloureuse entre l’événement vécu, la mémoire qui a pétri son souvenir et l’a aménagé au gré des épreuves de la vie, et cette troisième dimension qui lui échappe déjà en grande partie, celle de l’histoire.The Conversation

This article is republished from The Conversation under a Creative Commons license. Read the original article.

Ania Szczepańska