Si au nom de la « paix » nous trahissons les Ukrainiens, comme les Palestiniens…

Dans cette tribune libre, Hanna Perekhoda dresse un parallèle entre les luttes d’émancipation nationale en Ukraine et en Palestine face à l’oppression coloniale.

Par Hanna Perekhoda, doctorante en histoire à l’Université de Lausanne.

Imaginons l’histoire suivante. Un pays est occupé, son peuple est systématiquement opprimé. L’État occupant encourage l’installation de colons sur leurs terres. La lutte pour l’émancipation de ce peuple opprimé reçoit un soutien trop insuffisant de la part des forces progressistes à l’extérieur du pays et est ignorée par les principaux États du monde. Les forces réactionnaires s’emparent de la cause de la libération nationale et recrutent au sein de la population qui subit l’injustice au quotidien. Elles recourent de plus en plus à l’action terroriste. Elles sont brutalement réprimées et se radicalisent jusqu’à donner naissance à une organisation d’extrême-droite ultra-réactionnaire.

À un moment donné, l’équilibre international des pouvoirs commence à bouger : les forces impérialistes ultra-réactionnaires émergentes s’affirment, tandis que les démocraties bourgeoises se trouvent de plus en plus affaiblies et discréditées, et perdent leur position hégémonique, notamment en raison de crises politiques internes. Les impérialistes émergents apportent leur soutien intéressé à cette organisation qui prétend représenter le mouvement national d’émancipation, mais qui est devenue porteur d’une idéologie de haine. Sous l’impulsion d’acteurs extérieurs et sous le poids de l’oppression interne qui n’a fait que croître d’année en année, l’organisation monopolisant la cause nationale intensifie ses actes de violence contre la population civile de la nation qui l’opprime : prises d’otages, viols, meurtres. Dans l’histoire de l’Ukraine, nous avons connu quelque chose qui ressemble fortement à ce scénario : lorsque l’Armée insurrectionnelle ukrainienne sous l’égide de l’OUN(b), notre propre Hamas, a massacré des villages entiers de Polonais en Volhynie au cours de la seconde Guerre mondiale. [1]L’OUN est mouvement d’extrême-droite ukrainien créé en 1929 et qui s’est rendu coupable de nombreux massacres au cours de la seconde Guerre mondiale, dont l’un des dirigeants, Stepan Bandera, était à la tête de sa fraction la plus réactionnaire – l’OUN(b)

Lire notre entretien avec l’autrice de cette tribune, Hanna Perekhoda : « Les villes du Donbass furent des incubateurs de la loyauté au projet impérial russe puis soviétique. »

Je fais délibérément une description simplifiée, car j’essaie de voir les structures qui permettent non pas d’« exotiser » la Palestine mais de la rendre potentiellement comparable à d’autres situations d’oppression coloniale et de résistance légitime menées néanmoins par des organisations d’extrême-droite ultra-réactionnaires. Bien sûr, cela ne veut pas dire que le Hamas et l’OUN sont la même chose, mais je pense que la comparaison peut nous aider à comprendre la dynamique systémique sous-jacente aux conflits de ce genre.

Aujourd’hui, rester silencieux sur l’apartheid et la violence systémique à l’encontre des Palestiniens et se ranger du côté du régime de Netanyahou, qui veut anéantir deux millions de personnes à Gaza, est inacceptable. De même qu’il est inacceptable de justifier le meurtre de civils par le Hamas ou de prétendre que le Hamas représente actuellement la lutte du peuple palestinien pour la liberté. Le Hamas et Netanyahou ne sont pas seulement deux forces réactionnaires, ils déclarent ouvertement que la population civile adverse est une cible militaire légitime.

Nous les avons trahis

Dans une telle situation, la seule chose raisonnable serait de soutenir ce qu’il reste du mouvement d’émancipation palestinien, qui est capable de lutter sans tomber dans le délire de haine indiscriminée. Et de soutenir également les Israéliens qui s’opposent activement à leur régime colonialiste et soutiennent le droit des Palestiniens à l’autodétermination. Mais où sont-ils, de part et d’autre, après plus d’un demi-siècle d’horreur sans fin ? Ils existent toujours, mais le fait qu’ils soient si faibles et impuissants face à la mise en abyme de la violence est aussi notre faute. Nous n’avons pas fait assez pour les soutenir et les renforcer face aux forces obscurantistes. Nous les avons trahis, pensant qu’exprimer notre solidarité est suffisant pour les aider à résister à l’oppression. Non, ça n’est pas suffisant.

L’Ukraine défend toujours son projet démocratique et il reste encore de nombreuses forces qui luttent contre l’occupant, tout en défendant le projet d’une Ukraine anti-autoritaire, laïque, ouverte, sociale et juste. Mais il semble que, pour certains, cela ne suffit pas pour soutenir la lutte d’un peuple qui accepte de recevoir des armes américaines.

Et si nous continuons comme ça, si notre activisme politique continue de se limiter à poster des drapeaux sur les réseaux sociaux, nous aurons une seconde Palestine avec son Hamas, qui prendra en otage plus de 30 millions d’habitants, au milieu de l’Europe. Oui, il est probable que cela arrive si, au nom de la « paix », nous trahissons les Ukrainiens et laissons leur pays se faire partitionner. Le pire, c’est que c’est exactement le genre de scénario que certains militants de gauche préfèreraient. Si l’Ukraine avait été occupée, il leur serait tellement plus confortable d’exprimer leur solidarité avec les Ukrainiens.

Contrairement au Hamas, Azov n’est pas (encore ?) au pouvoir en Ukraine et ne massacre pas des familles entières de civils russes qui sont déjà en train de déménager dans les villes ukrainiennes occupées. L’Ukraine défend toujours son projet démocratique et il reste encore de nombreuses forces qui luttent contre l’occupant, tout en défendant le projet d’une Ukraine anti-autoritaire, laïque, ouverte, sociale et juste. Mais il semble que, pour certains, cela ne suffit pas pour soutenir la lutte d’un peuple qui accepte de recevoir des armes américaines. Pourtant, soutenir le Hamas armé par les Iraniens n’a jamais été un problème pour une certaine « gauche occidentale ».

Lire « Chère gauche occidentale, on ne vous demande pas d’aimer l’OTAN… » & Être de gauche en Ukraine en temps de guerre

Je suis choquée par la réaction de beaucoup de militants de gauche. Les gens célèbrent ce qui se passe comme si c’était « une ouverture » à quelque chose de bien, à la libération et à l’émancipation des opprimés. Pour moi, ce qu’il se passe est un échec de l’humanité et encore plus de ceux qui s’identifient aux forces de la gauche. Ce qu’il se passe aujourd’hui est une reconnaissance de l’impuissance de toutes les forces progressistes, qui n’ont pas fait assez pour soutenir la cause des opprimés. Ni en Palestine, ni en Iran, ni en Syrie, ni ailleurs. Agiter des drapeaux palestiniens était cool pour la bonne conscience des militants anti-mainstream, mais ce n’était pas suffisant. Les vrais Palestiniens étaient toujours seuls face à l’horreur de l’occupation.

Nous devons le réaliser et reconnaître notre échec au plus vite. Nous devons arrêter de nous tromper et enfin commencer à réfléchir sérieusement à ce que nous pouvons faire CONCRÈTEMENT aujourd’hui pour nous opposer au fascisme qui se propage comme un virus, et pour VRAIMENT aider ceux qui se battent pour leur émancipation, avant qu’ils ne tombent dans le cycle insurmontable du désespoir et de la haine.

Notes

Notes
1 L’OUN est mouvement d’extrême-droite ukrainien créé en 1929 et qui s’est rendu coupable de nombreux massacres au cours de la seconde Guerre mondiale, dont l’un des dirigeants, Stepan Bandera, était à la tête de sa fraction la plus réactionnaire – l’OUN(b)
Hanna Perekhoda

Doctorante en histoire à l’Université de Lausanne.