« Miloš Zeman peut encore gagner » les présidentielles en République tchèque

Le président sortant Miloš Zeman ne dispose pas de réserves de voix suffisantes pour battre son rival Jiří Drahoš au second tour de l’élection présidentielle tchèque, explique le politologue Jiří Pehe. Celui-ci estime toutefois que Zeman peut encore gagner, au moyen d’une campagne de salissage.

Interview publiée le 14 janvier 2018 sur le site Info.cz. Traduit du tchèque par André Kapsas.
Jiří Pehe, né en 1955, est analyste politique et écrivain. Il dirige le centre universitaire de l’Université de New York à Prague depuis 1999. Page Wikipédia.

Que pensez-vous du premier tour de la présidentielle ?

Le premier tour a été remporté par les « non-Zeman ». L’envie de remplacer Zeman au château semble vraiment forte et le candidat de ce camp s’appelle Jiří Drahoš.

Et quelles sont les chances respectives de Miloš Zeman et Jiří Drahoš au second tour ?

Jiří Drahoš a plus de chances de l’emporter parce que la majorité des électeurs des autres candidats anti-Zeman sont prêts à voter pour lui. Zeman, lui, n’a nulle part où aller chercher d’autres électeurs.

Qu’est-ce qui sera décisif selon vous ?

Zeman peut encore gagner, évidemment. Trois facteurs peuvent l’aider. Premièrement, si les électeurs des autres candidats anti-Zeman ne se déplacent pas aux urnes. Deuxièmement, si toutes les attaques personnelles contre Drahoš préparées par le Château atteignent leur cible. Troisièmement, si Drahoš se plante lors des débats télévisés.

Et que dites-vous du fait que Zeman a changé son fusil d’épaule et finalement décidé de débattre ? (Ndlr : lui qui les avait boycottés avant le premier tour).

Il ne lui reste aucune autre possibilité. S’il veut vraiment renverser la tendance, il doit essayer de gagner les débats télévisés. Je suis cependant sceptique quant à ses chances de réussite, car il a perdu l’habitude de débattre avec ses opposants.

Les candidats dits « citoyens » comme Jiří Drahoš (27%), Michal Horáček (9%), Pavel Fischer (10%) et Marek Hilšer (9%) ont reçu plus de la moitié des voix. Est-ce que c’est justement ce facteur qui favorise Drahoš ?

Oui, fortement.

D’un autre côté, en 2013, Jan Fischer, Jiří Dienstbier et Karel Schwarzenberg avaient aussi recueilli plus de 50% des voix…

La situation était différente en 2013. Fischer avait fini par soutenir Zeman, le ČSSD (sociaux-démocrates) avait peur de Schwarzenberg. De plus, Schwarzenberg était une personnalité clivante, il avait des taux d’approbation clairement négatifs. Drahoš n’a pas ça (contrairement à Zeman) et en plus il a déjà reçu le soutien des autres candidats. C’est un tout autre contexte, qui est très défavorable à Zeman.

Où est-ce que les deux candidats peuvent aller puiser des voix pour le second tour ? Qui vont-ils mobiliser et comment ?

Zeman n’a pas vraiment de possibilité de trouver de nouveaux électeurs. Peut-être qu’une partie des électeurs de Topolánek (4.3%), Hannig (0.6%) et Hynek (1.2%) se joindra à lui. Mais ce sont des petits nombres. En théorie, Drahoš a à sa disposition les électeurs de tous les autres candidats. Il gagnera s’il réussit à les faire voter.

À quoi vous attendez-vous de la part de l’équipe de Zeman avant le second tour ?

Au pire. Nous avons déjà vu en 2013 ce que ça peut être. Maintenant, ils ont derrière eux toute une machine de désinformation, sous la forme de sites pro-russes et autres.

Les élections ont, entre autres, confirmé le fossé se creusant entre le centre et la périphérie. Les résultats à Prague sont une sorte d’anomalie par rapport au reste du pays. Qu’est-ce que cela révèle ?

Je ne crois pas que le fossé se soit creusé entre le centre et la périphérie. Jiří Drahoš a eu de bons résultats à l’extérieur de Prague et dans les plus petites municipalités. Il me semble que si la société est encore fortement polarisée, alors l’équilibre entre le camp pro-Zeman post-communiste et le camp plus moderne est d’environ 40-60. Dans le passé, j’ai déjà plusieurs fois attiré l’attention sur le fait que Zeman et ses partisans sous-estiment le changement démographique.

Depuis cinq ans, plusieurs centaines de milliers de personnes appartenant plutôt au camp post-communiste sont décédées et des centaines de milliers de jeunes peuvent maintenant voter. Parmi eux, le soutien à des gens comme Zeman est marginal. Aux élections législatives, nous n’avons pas tellement vu ce changement car Babiš représente une certaine promesse de modernisation pour ces jeunes, mais pas Zeman.

Est-ce que quelque chose vous a surpris dans les résultats ?

Les bons résultats de Pavel Fischer et de Marek Hilšer. Les deux devraient utiliser ce soutien et se lancer en politique. Fischer serait un bon sénateur tandis que Hilšer a le potentiel pour fonder un nouveau parti.

André Kapsas