« La force de rentrer ». Beaucoup de réfugiées ukrainiennes en Pologne font le choix du retour

Après l’exil, le retour au bercail : ils sont nombreux et nombreuses, chaque jour, à rentrer en Ukraine malgré les risques. Pour beaucoup, le déracinement est plus difficile à supporter que la vie dans un pays en guerre.

(Varsovie, correspondance) – « Ici, en Pologne, l’accueil a été exemplaire, on nous a logés, nourri, c’était très bien. Mais c’est maintenant le temps de partir. » En cette soirée printanière, Tetiana Balym et Anastasia Kaslyaschenko, 25 ans toutes les deux, attendent debout sur l’un des quais de la gare de Zachodnia, à Varsovie. La première compte encore rester quelque temps en Pologne ; Anastasia, en revanche, s’apprête à retourner en Ukraine. Les deux amies se sont réfugiées en Pologne voisine dès les premiers jours de la guerre, déclenchée par Vladimir Poutine le 24 février. Anastasia l’admet, retourner en Ukraine ne la rend pas sereine : destination Kyiv, la capitale ukrainienne. Mais la difficulté de l’exil devenait plus pénible encore que l’angoisse de la guerre. « Là-bas, il y a mon chez-moi, mes proches. Mes parents sont à Kherson, dont la ville est occupée par les Russes. Je me fais du souci pour eux. » À vrai dire, son séjour en Pologne n’a pas été des plus faciles, où les options de travail se raréfient. « C’était très difficile, voire impossible, d’en trouver avec cette vague de réfugiés. Le plus difficile c’est de lire les nouvelles à distance, avoir la pression mentale d’être loin de chez soi. »

Sur le quai voisin de la gare routière, Svetlana Kravchuk attend elle aussi un autocar qui la ramènera chez elle, cette fois dans la région de Khmelnytskyï, en Ukraine occidentale. Tout en étant consciente du danger qui l’attend. « Regardez ce qu’il se passe à Khmelnytskyï… », dit-elle, en montrant sur son portable la notification d’une alerte antiaérienne. Avec ses deux filles, Amalya et Aryna, c’est là qu’elle s’apprête à remettre le cap, « à rentrer à la maison », après deux mois d’exil dans la capitale polonaise. Aryna, 7 ans, est accoudée sur une grande valise arborant une épinglette Wolna Ukraina (l’Ukraine libre). Là-bas, de l’autre côté de la frontière, les bombes russes peuvent tomber à tout moment, et Svetlana le sait bien. « Mais je suis tellement fatiguée d’être ici. Alors, je préfère repartir en Ukraine aider à tisser des filets de camouflage pour nos militaires. » 

« En voyant la manière dont mes proches en Ukraine endurent l’épreuve, ça me donne la force d’y retourner, je veux être parmi eux. »

Ola Spychak

À Varsovie, Svetlana Kravchuk « n’en pouvait plus d’attendre, de ne rien faire ». Elle dit même désormais préférer l’inconfort des abris antibombes au sentiment d’impuissance qui l’habite en étant loin de chez elle. Son séjour en Pologne a en effet été ponctué de désagréments, à commencer par le coût du loyer : le propriétaire du logement où elle séjournait exigeait d’elle pas moins de « 1500 dollars américains par mois », soit trois fois plus qu’une location moyenne d’un appartement à Varsovie, où les capacités d’hébergement arrivent à saturation. Puis, lorsqu’elle a appris le refus de l’ambassade américaine de lui délivrer des visas à elle et ses enfants, c’en était trop : le soir même, elle pliait bagage avec ses filles.

En Ukraine, cette mère de 36 ans retrouvera son mari, engagé auprès des Forces de la défense territoriale, cette force de civils ayant consenti à prendre les armes de manière volontaire aux quatre coins du pays. « La situation a beau être relativement calme dans notre ville, il n’existe aucun endroit totalement sûr en Ukraine. D’autant qu’à proximité du lieu où nous habitons se trouve une centrale nucléaire. » Khmelnytskyï est donc toujours épargnée par les combats, mais Svetlana n’en reste pas moins sur ses gardes. « Certes, je suis inquiète, comment pourrait-il en être autrement ? Mais je ne peux pas rester assise ici éternellement, je suis mentalement épuisée. C’est difficile de quitter son mari quand on ne sait pas si on va le retrouver vivant. Nous pensions bien qu’il y aurait une guerre, mais personne ne pouvait imaginer que ce serait aussi terrible. »

Ola Spychak, elle aussi, veut retrouver sa vie d’avant, ou du moins ce qu’il en reste. « En voyant la manière dont mes proches en Ukraine endurent l’épreuve, ça me donne la force de rentrer, je veux être parmi eux. » À la gare routière de Varsovie, en ce jeudi soir, elle accompagne sa sœur qui rentrera bientôt chez elle, dans la région de Lviv. Le lendemain, Ola la rejoindra avec ses enfants. Elle admet son inquiétude de remettre les pieds dans son pays, quitté deux mois plus tôt. Mais son mari lui manque terriblement. « Ce qui m’importe maintenant, c’est que mes enfants retrouvent leur père, et que nous soyons réunis malgré les circonstances. Mon mari a même aménagé notre abri antibombes de manière qu’il soit plus confortable au cas où il serait nécessaire de nous y terrer », témoigne-t-elle. « Le plus difficile, en étant réfugiés de guerre, c’est de laisser derrière soi toute une vie bâtie pendant des années, une maison dans laquelle nous avons investi… D’un seul coup, en prenant la fuite, l’on réalise que l’on n’a plus rien, juste une valise. Être séparés ainsi de sa famille provoque un grand sentiment de solitude. »

Nombreux sont les Ukrainiens à imiter Svetlana et Ola. Depuis le début de la guerre, plus de 5 millions d’Ukrainiens ont fui leur pays, en majorité vers la Pologne. Mais le nombre d’Ukrainiens faisant désormais le chemin inverse, après s’être réfugiés quelques semaines dans un pays frontalier, ne cesse de croître. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, sur la même période, quelque 1,1 million de réfugiés sont déjà retournés dans leur pays.

À la gare de Zachodnia, depuis plusieurs semaines déjà, le ronron des autocars en direction de l’Ukraine symbolise ce chassé-croisé. C’était, dans les premiers jours du conflit, l’un des foyers de l’exode ukrainien ; c’est devenu celui des Ukrainiens qui retournent au bercail. Au soleil couchant, des mères avec leurs bébés montent à bord d’un autocar à destination de Ternopil, dans l’ouest. Sur le quai voisin, d’autres chargent de bagages le coffre de bus allant vers Kiev, Vinnytsia, Ivano-Frankivsk… Du matin au soir, les départs s’effectuent des dizaines de fois par jour.

Les bénévoles compréhensifs

Ce genre de scène, au début, déstabilisait Aleksandra, 41 ans. « Mais après quelques semaines, on s’habitue au fait qu’ils reprennent la route vers l’Ukraine », avoue cette bénévole qui, depuis deux mois, vient en aide aux Ukrainiens transitant à la gare de Zachodnia. « C’est très difficile d’être réfugié, d’être loin de chez soi, malgré l’accueil bienveillant des Polonais. La plupart de ces gens sont des femmes avec enfants, ils ont laissé derrière eux fils, maris familles. Ils veulent revenir à la maison, ils n’ont jamais voulu quitter vraiment l’Ukraine, c’est la guerre qui les a forcés à fuir », explique la Polonaise, veste réfléchissante sur le dos. « Et puis, les appartements à Varsovie sont devenus très chers, même pour les Polonais. Certains ne parlent que l’ukrainien, il est donc difficile de trouver un emploi. Il y avait, avant la guerre, beaucoup d’Ukrainiens qui travaillent en Pologne, mais c’était surtout des emplois pour les hommes. Ce sont des mères avec enfants qui arrivent surtout, pour eux c’est très difficile de laisser enfants en bas âge sans surveillance, pas d’endroits où les garder, beaucoup ne peuvent donc pas travailler. C’est une crise qui touche surtout les femmes et enfants. »

Ce phénomène de retour n’étonne pas non plus Dominika Pszczółkowska, politologue affiliée au Centre de recherche sur la migration de l’Université de Varsovie. « Dans les dernières semaines d’avril et en ce début de mai, de 16 000 à 21 000 personnes par jour ont franchi la frontière de la Pologne à l’Ukraine. Certains jours, il y a même davantage de personnes qui arrivent en Ukraine que l’inverse. Après un important flux de réfugiés vers la Pologne en février et mars, le nombre [d’arrivées] est plus ou moins stable », décrypte-t-elle. Une vague inversée qui s’expliquerait surtout par le retrait des troupes russes dans la région de Kiev, puisqu’elles se cantonnent désormais dans l’Est et le Sud ukrainien. Si les Ukrainiens savent pertinemment que personne n’est à l’abri de bombardements sournois, même dans l’ouest du pays, beaucoup font le risque calculé d’un retour au pays.

La mobilisation générale décrétée dès le début de l’invasion russe de l’Ukraine a aussi empêché les hommes âgés de 18 à 60 ans de quitter le territoire ukrainien. Soit autant de maris, de frères, de pères séparés de leur famille ayant fui les bombes dans des pays frontaliers. « Après quelques semaines ou deux mois, bien des familles veulent se réunir. Beaucoup de personnes ont aussi des parents âgés qui sont restés en Ukraine, dont la plupart ne voulaient pas entreprendre ce voyage long et parfois périlleux. Ils ont peut-être besoin d’aide », poursuit Mme Pszczółkowska, qui souligne aussi que beaucoup de réfugiés en Pologne n’avaient pas l’intention de rester bien longtemps dans ce pays d’accueil. Bien des enfants ukrainiens continuent d’ailleurs leur éducation dans le système scolaire ukrainien, en ligne. « Selon le gouvernement polonais, 600,000 personnes sont logées chez des particuliers polonais, 800,000 chez des Ukrainiens de la diaspora présents avant la guerre, et 200,000 dans des logements communaux mis en place par les autorités. »

La chercheuse rappelle aussi que, même en temps de paix, l’affluence à la frontière entre la Pologne et l’Ukraine était grande. « Beaucoup de migrants [ukrainiens] faisaient des allers-retours entre la Pologne, où ils avaient un travail, et l’Ukraine, où leur famille continuait de vivre. En 2021 4,3 millions de personnes ont par ailleurs traversé la frontière en direction de Pologne vers Ukraine, ce qui représente 12 000 personnes par jour (parmi lesquels seulement 650 Polonais), ce qui est presque le même nombre de déplacements de l’Ukraine vers la Pologne ».

S’exiler à contrecœur, Kateryna Gavrylova, elle non plus, n’a pas pu l’endurer bien longtemps. Originaire de Mykolaïv, dans le sud du pays, cette femme de 36 ans s’est réfugiée en Pologne il y a deux mois. Or, début mai, elle a fait le choix de rentrer en Ukraine, pas chez elle, mais à Kovel, dans l’ouest du pays. « Nous allons y vivre avec mon mari et mes enfants, nous rentrerons chez nous dès que tout ira mieux. » En Pologne, l’adaptation n’a pas été aisée pour celle qui n’avait jamais mis le pied à l’étranger auparavant. « Je n’ai jamais réussi à trouver un travail lors de mon séjour à Varsovie, et quand les employeurs apprenaient que j’avais deux enfants à ma charge, ils ne voulaient même plus me parler. »

Kateryna Gravylova avec sa famille. (photo personnelle)

Anna Zadvorna a eu plus de chance. Arrivée en Pologne elle aussi au début de la guerre, cette professeure ukrainienne de maternelle a pu être embauchée comme « assistante-traductrice » dans une école publique en banlieue de Varsovie, et ses enfants ont pu poursuivre leur scolarisation dans le système polonais. Mais décision a été prise de retourner à Ternopil, dans l’Ouest ukrainien. Non pas qu’elle déconsidère la solidarité de la société civile polonaise, qui a accueilli à bras ouverts l’exode ukrainien depuis le 24 février. « Mais ma fille veut retrouver sa chambre et ses jouets et, à vrai dire, tout nous manque tout simplement, notre maison, nos amis, nos proches… » énumère la mère trentenaire, veste en cuir sur le dos et pile de bagages à ses pieds. Dans l’établissement scolaire où elle travaillait en Pologne le temps de son séjour, elle a remarqué qu’au fil des dernières semaines, plusieurs enfants ukrainiens ne venaient plus en classe : eux aussi, un à un, sont repartis en Ukraine.

À la gare de Zachodnia, on rencontre également des exilés qui voyagent vers des destinations plus à l’est encore, et plus dangereuses. Maryna Prokobenko, par exemple, s’apprête à regagner Kharkiv, sa ville natale, pilonnée sauvagement depuis plus de 70 jours. Son autocar arrivera dans une quinzaine de minutes : elle se rendra d’abord à Lviv, puis, de là, Maryna reprendra la route vers Kharkiv. La femme de 26 ans aux longs cheveux noirs rit jaune en évoquant les couvre-feux qu’elle s’apprête à retrouver, ou encore les « bombardements quotidiens dont personne ne sait où ils atterriront ». Entre « l’anxiété à l’idée de retrouver la guerre et la joie de retrouver son foyer », Maryna est partagée.

« Même si les autorités avertissent et disent de ne pas revenir, car le danger court toujours, tout le monde veut rentrer à la maison. »

Larysa

Quant à sa nièce et à sa sœur, avec qui elle est arrivée en Pologne une journée après le début de l’invasion russe, elles resteront à Varsovie. « Pour ma part, je sens que c’est le moment de rentrer. Là-bas, à Kharkiv, je serai plus utile », affirme cette médecin ORL travaillant dans un hôpital de sa région. « Ma famille me manque, et ma mère est en territoire occupé, je n’ai pas de ses nouvelles depuis un mois. J’espère la revoir. J’ai une maison à Kharkiv, mais ici je n’ai rien. Il n’est pas surprenant de voir tous ces gens qui reviennent en Ukraine. Quand on quitte ses repères de manière inattendue et en catastrophe, on se rend vite compte d’une chose : il n’existe pas de meilleur endroit que son chez-soi. »

Tout le monde ne rentre pas pour les mêmes raisons. Assisses sur un banc de la gare, Larysa, 52 ans, et sa fille Olena, 21 ans, ont pour leur part effectué un voyage éclair dans la capitale polonaise, ce jeudi 5 mai. « Nous ne sommes pas réfugiées, en fait nous sommes venues à Varsovie qu’aujourd’hui pour faire nos données biométriques dans l’objectif d’obtenir un visa canadien », explique Larysa, originaire de Lviv, près de la frontière polonaise. Elle constate également que le nombre d’Ukrainiens mettant fin à leur exil se fait de plus en plus croissant. « Même si les autorités avertissent et disent de ne pas revenir, car le danger court toujours, tout le monde veut rentrer à la maison. » Quand la guerre a fait irruption, Larysa a perdu son emploi sans la fonction publique. Mais rester les bras croisés n’était pas une option. Alors, avec sa fille, elles ont joint l’effort de solidarité en s’investissant comme bénévoles au sein de Caritas, à Lviv. « Beaucoup de déplacés ukrainiens venant de l’est me racontent des tonnes d’histoires bouleversantes. Des femmes qui, prises au piège par des soldats russes, racontent avoir échappé de près à un viol en s’échappant par la fenêtre. Un autre petit garçon expliquait que son manteau rembourré le protégerait des balles de fusil. Il disait ‘‘touche à mon manteau, voit comme il est confortable et épais !’’ C’est la naïveté de l’enfance. »

Un peu plus loin, toujours à la gare de Zachodnia, une femme aux longs cheveux noirs fume une cigarette en pianotant nerveusement sur son téléphone. Bien sûr que l’idée de rentrer en Ukraine la tourmente. « Je suis avec mes deux enfants, et personne n’est à l’abri de la menace, un bombardement peut arriver à tout moment. Cela fait deux mois que je suis en Pologne. Ma fille plus âgée commencera l’université dans quelques mois, et nous devons rentrer pour organiser cela. » Un autocar jaune en direction de Khmelnytskyï se gare sur la chaussée, devant elle. « Désolée, je dois vous laisser. » La femme se précipite pour y poser ses bagages, et c’est à peine si l’on a le temps de lui demander son nom. « Oksana », lâche-t-elle, avant de monter dans le véhicule.

Avec la collaboration de Yuliia Kromido et Nadiia Khrustalova

Article publié avec le soutien de Heinrich Böll Stiftung | Bureau Paris.

Patrice Senécal

Journaliste indépendant, basé actuellement à Varsovie. Collaborateur pour les quotidiens québécois Le Devoir et La Presse.