Hongrie : le cardinal Péter Erdő peut-il être le prochain pape ?

Le conclave a débuté mardi au Vatican. La presse italienne place le cardinal hongrois Péter Erdő en bon outsider, tandis que Caroline Pigozzi, grande spécialiste de la papauté et auteur de l’ouvrage Le Vatican indiscret, estimait mardi matin sur Europe 1 qu’il pourrait créer la surprise.

«Il y a un symbole qui m’a beaucoup frappée hier matin. Il y a un cardinal dont on parle moins, le cardinal Erdő qui est entré dernier dans la salle du pré-conclave. Il est arrivé très calme, très serein, et j’ai eu une espèce d’instinct […]. Même s’il n’est pas Pape, il jouera un grand rôle à Rome», estime Caroline Pigozzi.

Il est probablement inutile de perdre son temps à essayer de saisir le pourquoi de l’abdication du pape Benoît XVI. Les vraies raisons resteront de toute manière inconnues pour longtemps encore. Le véritable intérêt réside dans le fait 1) qu’il s’agit d’un geste sans précédent dans l’histoire moderne de la papauté ; et 2) qu’il signifie indubitablement que l’Eglise catholique est arrivée à un croisement des chemins où il va falloir faire un choix capital.

Deux possibilités se profilent à l’horizon :

1) Accepter la réalité d’un monde moderne accéléré et en perpétuelle transformation. Regarder en face son histoire récente (notamment ses rapports avec les totalitarismes du XXe siècle), et tenter de redéfinir et de réorganiser institutionnellement l’Eglise pour qu’elle soit mieux en phase avec l’environnement social mondialisé dans lequel elle est obligée de vivre. Dans ce monde régit par l’idéologie néolibérale, où la morale n’a plus aucun rapport avec le droit et la politique – comme l’avait préconisé l’idéologue national-socialiste allemand Carl Schmitt (1888–1985) – toute l’existence humaine est régit par le Marché. Une Église qui se revendique le droit de définir des normes éternelles et universelles tandis qu’elle est laminée par des scandales financiers et sexuels perd toute crédibilité. Les médias d’ailleurs ne manquent aucune occasion de la tourner en ridicule, en mettant face à face la rhétorique et la pratique ecclésiastiques. Un changement de mentalité est donc inéluctable. Il va falloir réviser la relation entre l’Eglise et la politique, redéfinir la place des Églises dans les sociétés nationales modernes, revoir généralement l’attitude envers la démocratie pluraliste et l’état de droit, faire face au multiculturalisme et à la concurrence religieuse, repenser la distinction entre les clercs et les laïcs, réfléchir sur la place des femmes, réexaminer la morale sexuelle traditionnelle, etc.

2) Tenter de retourner dans un passé imaginé et idéalisé, mais oh combien sécurisant. C’est le chemin de l’enfermement identitaire dans des structures féodales et autoritaires dépassées. Dans ce cas le déphasage de l’Eglise par rapport au monde ne cessera de s’accroître et les conflits vont se multiplier. L’Eglise sera donc de plus en plus tentée de récupérer son influence sociale avec le concours du politique.

L’aile néo-conservatrice de l’Église

Telle est brièvement la situation ecclésiastique générale dans laquelle les médias hongrois se réjouissent à chaque évocation du cardinal Erdő comme possible prochain pape. Dans un pays en profonde crise généralisée (politique, sociale, économique, financière, morale, religieuse, démographique, identitaire), devenu pratiquement le paria de l’Union Européenne, où les frustrations (individuelles et collectives) ne cessent de s’accumuler, l’idée d’un pape hongrois met du baume au cœur ; cela caresse la fierté nationale. Personne ne réalise que le cardinal Erdő n’a pratiquement rien de la carrure et du charisme d’un Karol Józef Wojtyła (Jean-Paul II).

Pourquoi donc son nom est-il régulièrement évoqué, notamment dans les médias italiens ? Très probablement pour faire diversion. Mais si nous tenons compte de la situation ecclésiastique, alors il devient clair que les chances du cardinal Erdő sont dues à son appartenance incontestable à la tendance (néo)conservatrice de la direction de l’Eglise. Les problèmes et les injustices sociales ne l’intéressent guère, mais il est très porté sur les questions de pouvoir, d’autorité et d’influence. Par rapport à l’Occident, la théologie en Hongrie est en retard de plusieurs décennies. Récemment, le recteur de l’Université catholique a même déclaré qu’elle se situe en dehors du champ de la science, et que les critères scientifiques ne peuvent pas lui être appliqués. De plus, il existe une coïncidence très parlante dans la carrière du cardinal : comme recteur de l’Université catholique Pázmány Péter, il présida le 11 mai 2002 la conférence organisée pour commémorer les 100 ans de la naissance de Josémaria Escriva de Balaguer, fondateur de l’Opus Dei. Le 7 décembre 2002 il est devenu l’archevêque de Budapest-Esztergom.

Péter Erdö a-t-il été un agent de renseignement ?

En réalité ce (néo)conservatisme en soi représente peu par rapport aux handicaps qui amoindrissent les chances du cardinal Erdő à la papauté. Quelques faits :

  • Péter Erdő n’a pas été en mesure d’empêcher que les scandales financiers des diocèses de Pécs et de Győr arrivent jusque devant les tribunaux. Les Protestants réformés sont plus performants à ce sujet. La police, le parquet et le tribunal ne font que patauger dans les affaires complexes de l’Université Károli Gáspár.
  • Le cardinal n’a aucun mot à dire devant ce « national christianisme » teinté de paganisme et profondément antisocial qui maintenant réduit la foi chrétienne à une morale sexuelle bornée, patriarcale et simpliste, somme toute fondamentaliste.
  • Le régime Orbán a décidé seul de l’introduction de la catéchèse (ou de la morale) obligatoire dans le programme scolaire, sans demander l’avis de qui que ce soit. Les Eglises n’ont pas été consultées à ce sujet. En acceptant cela, le cardinal Erdő a approuvé en réalité l’instrumentalisation de la religion (et des Eglises) par le pouvoir en place. On est pleinement dans un système de type byzantin. Quel prestige aurait donc un pape qui auparavant n’a été que l’instrument docile et impuissant d’un régime politique en plein délire ?
  • Il ne fait aucun doute que l’élection du cardinal Erdő serait perçue par le premier ministre Orbán comme une sorte de reconnaissance et de légitimation de sa politique. Dans ce cas, il y à  fort à parier que le Vatican ajouterait à ses problèmes actuels toutes les difficultés de la Hongrie.
  • Mais l’obstacle quasiment insurmontable, qui hypothèque le plus les chances du cardinal Erdő, est une zone d’ombre dans sa carrière. De mars à septembre 1987, il fut le directeur par intérim de l’Institut Pontifical Hongrois de Rome. Gyula Szabó, curé catholique et historien de l’Eglise, qualifie cette institution d’« avant poste » des services de renseignement communistes hongrois.[i] Il est plus que troublant que son prédécesseur (László Dankó, directeur de 1979 à 1987, puis évêque de Kalocsa), ainsi que son successeur (Szilárd Keresztes, directeur de 1987 à 1988, puis évêque gréco catholique de Hajdúdorog) furent des agents des renseignements à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Pour ce qui est du cardinal Erdő, il désir de toute évidence oublier et faire oublier cette période de sa vie.[ii]

Malgré ces handicaps de taille, n’excluons cependant pas l’éventualité, aussi mince soit-elle, que le cardinal Péter Erdő puissent devenir le prochain pape. Nous savons tous que les voies du Seigneur sont impénétrables. Mais, dans ce cas, une chose est à prévoir avec beaucoup de vraisemblance : plus personne ne saura qui dirige réellement le Vatican et l’Eglise catholique romaine.


[i] A Pápai Magyar Intézet mint a magyar hírszerzés előretolt bástyája, Püski, Budapest, 2011.

[ii] Voir son livre biographique Hitem: kegyelem, Kairosz, Budapest, 2008, 44-46.

Attila Jakab