György Kurtág, le non-aligné

Moins connu que son ami György Ligeti et que son aîné Béla Bartók, György n’en demeure pas moins une figure incontournable de la musique contemporaine hongroise. De ses études aux côtés d’Olivier Messiaen à sa découverte par Pierre Boulez, retour sur la vie d’un compositeur marquée par la Guerre froide.

Lorsqu’on songe à la musique contemporaine hongroise, le premier nom qui sort est celui de György Ligeti. Rayonnement à l’étranger, travail avec le mouvement Fluxus ou avec Kubrick, le compositeur réfugié à Vienne après la révolte de 1956 a tout pour capter la lumière. Il y a pourtant un nom qui revêt une importance au moins identique par la puissance de son œuvre et la modernité de son propos ; György Kurtág est né en 1926 est né à Lugoj, dans la minorité magyare de la région du Banat en Roumanie. Resté en Hongrie après 1956, ses œuvres ont été exposées à l’Ouest tardivement, à partir des années 80. Le Budapest Music Center lui a rendu récemment hommage, avec une série de concerts, à l’occasion de ses 95 ans.

Il faudra un jour percer ce mystère : trois des plus prestigieux compositeurs hongrois – Ligeti, Kurtág et Bartók – sont originaires de l’actuelle Roumanie. Les deux derniers ont grandi et étudié non loin de Timișoara, avant de rejoindre Budapest. Mais lorsque Kurtág rejoint la capitale hongroise, en 1945, son illustre aîné a déjà émigré aux États-Unis. Il n’en reste pas moins une figure tutélaire, majeure. On retrouve, chez Kurtág, un goût pour les instruments traditionnels d’Europe centrale, intégrant par exemple le cymbalum dans nombreuses de ses œuvres. On pense notamment à son Opus 4, Huit duos pour violon et cymbalum, créé aux prémices des années 60 qui portent sa signature : musicien de l’instant et de la concision, approche ascétique et volontiers atonale, ses mouvements peuvent être inférieure à la minute, et pourtant dire quelque chose de la mélancolie et la noirceur qui teintent parfois son œuvre.

Il faudra un jour percer ce mystère : trois des plus prestigieux compositeurs hongrois – Ligeti, Kurtág et Bartók – sont originaires de l’actuelle Roumanie.

Kurtág à la Magyar Rádió en 1977. Source : Fortepan

Très vite, Kurtág et Ligeti, qui resteront, jusqu’à la mort de ce dernier en 2006, très proche, ont divergé dans leur approche. Ligeti se passionnant pour une musique électronique que Kurtág n’a jamais vraiment abordée, sauf avec son fils, György Kurtág Jr., musicien électronicien désormais installé près de Bordeaux. L’univers de Kurtág est celui de la petite forme, des duos, des orchestres centrés sur la voix, avec notamment Les dits de Péter Bornemisza, pièce pour une soprano et un piano, d’une simplicité confondante qui s’appuie sur des textes d’un prêtre hongrois du XVIe siècle qui peut tout à la fois évoquer le Pierrot Lunaire de Schoenberg tout en baignant dans des formes empruntées à la musique ancienne. Là aussi, cette œuvre créée à Darmstadt en 1968 est clairement aphoristique, tout comme le sont Stseni is romana (Scènes d’un roman), l’opus 19, où une soprano s’empare de textes de la poétesse russe Rimma Dalos qui se résument parfois à une phrase seule, accompagnée par un violon et un cymbalum.

La vie et l’œuvre de György Kurtág étaient indissociables de sa femme Márta Kurtág

Cette concision et cette apparente aridité cachent en réalité une tendresse et une empathie qui se passe de mots. Plus tard, dans les années 90, il adaptera What is The Word?, inspiré d’un poème de Samuel Beckett qui développe des bribes de phrases ou de phonèmes. C’est une affaire assez incroyable, qui doit tout à la chanteuse et actrice populaire en Hongrie dans les années 60, Ildikó Monyók : après un terrible accident de voiture, celle-ci a perdu l’usage de la parole. Pendant sept ans, c’est le silence, puis elle recouvre la parole en bégayant d’abord, puis uniquement en chanson. L’opus 30 de Kurtág est l’histoire de cette reconquête, une histoire commune d’humanité que Monyók décrit ainsi, avec beaucoup d’émotion dans L’Homme Allumette, un documentaire de Judit Kele sur le compositeur : « Kurtág ne connaît pas l’impossible ».

C’est surtout un homme d’attachement. Jusqu’en 2019 à sa mort et pendant 60 ans, la vie et l’œuvre de György Kurtág était indissociable de sa femme Márta Kurtág, pianiste virtuose et âme fusionnelle, son interprète privilégiée. Un disque existe, paru chez Budapest Music Center en 2018 qui rend hommage à cette histoire du temps : Kurtág Plays Kurtág, plus d’une cinquantaine d’année d’enregistrement et de témoignage d’une passion. Il faut voir sinon quelques images de ces deux amoureux jouer Bach à quatre mains sur un vieux piano pour avoir une idée de l’amour qui les animait.

Pour comprendre où naît cette personnalité complexe, il faut revenir en 1956, lorsque le chemin entre Ligeti et Kurtág diverge. Le premier quitte sa chaire de composition au conservatoire Liszt et fuit la Hongrie après l’insurrection de Budapest. Kurtág, lui, reste. Jusque dans les années 80, ses pièces sont majoritairement jouées en Hongrie, même s’il part à Paris en 1957 et y reste un an, dans le cadre très institutionnel d’une bourse d’études. Il y étudie avec Olivier Messiaen et aussi Darius Milhaud, qui ont une forte influence sur lui.

Mais sa rencontre la plus forte, car elle va déterminer sa musique et son existence c’est celle de Marianne Stern, psychanalyste d’origine hongroise qui va le sortir d’une grande période de dépression et le libérer dans sa composition. Cette maïeutique se traduit dans un Opus 1, quatuor à cordes qui rompt sagement avec un héritage Bartókien pour s’inspirer de Webern, dont il a hérité de ce fameux laconisme qui tiennent parfois du véritable précipité. Il ne s’agit néanmoins pas d’une affiliation ; Kurtág a toujours refusé de se référer à un courant où à une école. Dans le documentaire de Kele, il dit : « Je n’ai vraiment ni savoir ni technique, la musique ne peut naître au moment où elle veut naître ».

« György Kurtág a offert une méthode pour aimer la musique »

Découverte tardive en Europe de l’Ouest

Une humilité qui, sans doute, explique sa découverte tardive en Europe de l’Ouest où aux États-Unis. Elle est due à Pierre Boulez qui lui commande en 1981 Messages de Feu Demoiselle R.V Trousova, toujours sur des poèmes de Rimma Dalos, sans doute conseillé par le chef d’orchestre et compositeur Péter Eötvös à qui il avait confié le premier concert de l’IRCAM en 1978. Cette œuvre vocale avec petite formation (principalement des bois et un inévitable cymbalum) peut être comparée à des lieder mais échappe vite à tous les cadres, tout comme, plus tard, l’une de ses rares pièces pour grand orchestre Stele, dédié et dirigé par son ami Claudio Abado à Berlin en 1994. À partir de 1980, le succès de Kurtág est immense, comme un retard à rattraper, qu’il goûte avec une modestie détachée. Il a beau dire qu’il faut « traverser l’enfer » avec un morceau pour le maîtriser et retrouver le plaisir de jouer, il n’y a qu’une chose qui compte réellement, le plaisir.

Kurtág (à gauche) enregistre à la Magyar Rádió en 1977. Source : Fortepan

Kurtág est joueur, un facétieux rêveur, mais aussi un formidable pédagogue : « Je ne comprends la musique que lorsque je l’enseigne », dit-il souvent. Sa femme Márta fut également très impliquée dans l’enseignement, et dans l’apprentissage, lui qui a appris le russe à cinquante ans passés. Dès 1973, il développe une nouvelle forme, qui a comme motivation l’apprentissage de la musique pour les enfants. Avec Játékok, il retrouve « le plaisir enfantin de l’expérimentation », comme l’écrit Guillaume Kosmicki dans Musiques savantes, de Ligeti à la Guerre froide. Très vite, cette nouvelle forme, souvent au piano droit qu’il confesse être son instrument favori (simplicité, toujours) devient sa véritable signature, et l’occasion de rendre hommage à ses proches, de Ligeti (toujours) à sa femme Márta ou encore Stockhausen.

C’est sans doute ce qui a fortement intéressé des musiciens improvisateurs comme Katharina Weber : les Jatékok sont de magnifiques rampes de lancement, des miniatures très joueuses. Il existe multiples enregistrements de ces jeux de parfois quelques secondes, drôles comme « Querelle » ou simplement poétique jusque dans son dénuement. Comme Zoltán Kódaly en son temps, György Kurtág a offert une méthode pour aimer la musique ; il l’a prise à bras le corps, il vit la musique jusqu’à habiter depuis de nombreuses années au sein même du Budapest Music Center, dont il est, en quelque sorte, le directeur de conscience. Passé 95 ans, il est l’un des compositeurs contemporains les plus fascinants et les plus attachants qui soient.

Discographie sélective
György Kurtág, Adrienne Csengery (conducted by Boulez) ‎– Works for Soprano (Hungaroton 1996)
Quatuor Molinari : Complete String Quartet (Atma Classique, 2016)
Peter Eötvös & Umze Ensemble : Ligeti And Kurtág at Carnegie Hall (BMC 2010)
Gábor Csalog, Márta and György Kurtág, András Kemenes – Játékok Selection 1 & 2 (BMC 2008)
György & Márta Kurtág – Play Kurtág (BMC 2018)
Kurtág György – Tony arnold – Csalog Gábor : Kurtág: bornemisza péter mondásai (BMC 2021)

Photo d’illustration : Ákos Stiller / Budapest Music Center

Franpi Barriaux