En Pologne, les carpes de Noël ont leurs porte-paroles

En ces fêtes de Noël, près de 10 millions de carpes devraient atterrir sur les tables des Polonais. Si on ne les garde plus dans les baignoires à l’ancienne, on les achète encore souvent vivantes en magasin. Une pratique que combattent aujourd’hui les militants du bien-être animal.

Les carpes sont peut-être muettes, mais en Pologne, elles ont leurs porte-paroles. Depuis quelques années, les campagnes de libération des carpes gagnent en puissance, au point d’avoir obtenu de plusieurs chaînes de grande distribution (Auchan, Leclerc, Lidl et le numéro 1 du secteur, Biedronka) l’abandon de la pratique consistant à vendre des carpes vivantes en magasin.

En apparence anecdotique, le combat pour la carpe est révélateur d’un certain conflit dans le pays entre « tradition » et « modernité » – avec toutes les précautions à prendre dans l’usage de ces termes. Aujourd’hui considérée comme un ingrédient-phare du réveillon de Noël typique, la carpe ne s’est en réalité imposée au menu qu’après la seconde Guerre mondiale, sous l’impulsion du régime communiste qui voyait dans cette espèce de poisson d’eau douce commune et grasse un aliment peu coûteux et facile à produire. Avant 1945, la carpe existait certes déjà sur les tables de Pologne, mais était d’abord associée à la cuisine juive. La « carpe à la juive » se retrouve d’ailleurs dans une large partie de l’Europe centrale et jusqu’en Alsace.

« Comme on n’avait pas de frigo, il fallait bien garder la carpe quelque part jusqu’au réveillon. C’était dans la baignoire. »

L’alliance de circonstance entre contraintes pratiques – la diffusion tardive du réfrigérateur dans la Pologne communiste – et références historiques – la carpe à la juive se prépare traditionnellement avec un poisson vivant – a donné naissance à une habitude singulière. Jacek Bożek, 60 ans, pionnier de l’écologie en Pologne et président-fondateur du Club Gaïa, se souvient : « Un peu avant les fêtes, les carpes vivantes étaient livrées par les autorités directement sur les lieux de travail, dans les usines. Le problème était qu’on ne savait jamais s’il y en aurait une nouvelle [l’économie de la Pologne communiste était touchée par de fréquentes pénuries de marchandises], alors on se servait tout de suite, mais comme on n’avait pas de frigo, il fallait bien garder la carpe quelque part jusqu’au réveillon. C’était dans la baignoire. » Cette technique originale de conservation est aussi rappelée par la petite Marzi dans la bande dessinée du même nom.

Dans les années 1970, Jacek Bożek, sensible aux souffrances des animaux, « libère » sa première carpe. C’est l’un des points de départ des campagnes qui continuent jusqu’à nos jours de demander l’arrêt de la commercialisation de carpes vivantes. Les défenseurs de la cause animale pointent du doigt le fait que les poissons sont souvent acheminés et exposés dans des espaces trop confinés où ils s’asphyxient. Bien que depuis 2009, les carpes soient aussi protégées par la loi contre les mauvais traitements faits aux animaux et ne peuvent plus être vendues par exemple dans des sacs en plastique, la concentration des achats sur une très courte période – une à deux semaines avant Noël – pose aux magasins un défi logistique pour assurer aux poissons des conditions de « séjour » décentes. L’inspection vétérinaire recommande par ailleurs que les carpes soient abattues avant leur vente pour « minimiser leurs souffrances ».

On aurait pu penser qu’en cessant de distribuer des carpes vivantes au profit de poissons déjà éviscérés ou en filet, les grandes surfaces faisaient à bon compte un geste « éthique » qui ne susciterait pas de controverse particulière. Les sympathisants de la cause animale, dont certains artistes comme Olga Tokarczuk et Maja Ostaszewska, ont toutefois été pris pour cible par les hérauts de la « tradition » qui voient en eux des « gauchistes » plus soucieux des carpes que des « enfants non-nés » (une référence aux embryons et aux fœtus avortés), ou encore l’avant-garde d’une offensive culturelle contre les « fêtes à la polonaise », c’est-à-dire catholiques. Le site de propagande russe Sputnik, qui ne rate jamais une occasion de semer la zizanie en Pologne comme ailleurs en Europe, titre à ce propos : « La carpe va-t-elle disparaître des tables de Noël des Polonais ? »

Si la question posée par Sputnik est clairement tendancieuse au regard de l’état actuel du débat en Pologne – ce n’est pas la place de la carpe qui est en cause, mais son commerce sous forme vivante –, elle a le mérite d’ouvrir le champ sur d’autres aspects de l’élevage de carpes dans le pays. Le secteur ne représenterait que quelques milliers d’emplois, mais assure aux côtés de la République tchèque la plus grande production de cette espèce de poisson dans l’Union européenne. Une activité qui n’est pas sans impact environnemental, car elle consomme énormément d’eau et peut conduire à son eutrophisation en raison de rejets excessifs de nutriments. À défaut de pouvoir prendre la parole, la carpe n’a donc pas fini de faire parler d’elle.

Romain Su