Ceija Stojka, une Romni à travers le siècle

« Nous tous on voudrait rester roms, et on l’est de toute façon. On est même acceptés par la majorité, mais seulement parce qu’on est éparpillés dans toute l’Autriche et que personne ne sait qui on est. »

Article publié initialement sur le blog de l’auteur, dans le club de Mediapart.

Alors qu’en Europe les populations errantes, et parmi elles toujours les Roms, subissent les politiques menées contre elles, tout rappel historique, par exemple sous forme de témoignage, est opportun. C’est tardivement que Ceija Stojka, issue d’une famille de marchands de chevaux rom d’Autriche, a commencé à consigner ses souvenirs. D’abord sur des bouts de papiers qu’elle gardait dans sa cuisine, puis les réunissant. Elle avait tenu à apprendre à lire et écrire pour ne pas avoir à signer de trois croix, comme le faisait sa mère. Autrefois tout le bagage mnémonique voyageait par les récits des anciens et les chansons singulières que beaucoup connaissaient…

« On n’avait que la transmission par la musique et notre musique a fait le tour du monde. »

La rencontre de Karin Berger sera déterminante. Écrivain et journaliste, celle-ci entreprend une série d’entretiens avec Ceija Stojka, bientôt l’aide à publier un premier livre de souvenirs, et réalise avec elle un film documentaire.

En 1939, Ceija Stojka est une enfant quand les Tsiganes sont interdits de circuler, assignés à résidence. Sa famille trouve refuge dans la banlieue de Vienne, sur un terrain où la roulotte sera transformée en maisonnette. Heureusement certains Gadjé viennent en aide et leur permettent de survivre tant bien que mal. Bientôt, c’est l’école qui ne veut plus des enfants gitans, la jeune Ceija quitte alors le fond de la classe et passe son temps sur le terrain ou dans un parc public, où sa mère les emmène pour éviter les rafles. Le père de Ceija est saisi par des soldats SS et envoyé à Dachau, on ne le reverra jamais. Un avis de décès survient finalement. Sa veuve, Sidonie, se bat pour obtenir l’urne funéraire. Elle peut alors organiser une cérémonie d’adieu, mais c’est ce même jour que la Gestapo vient les arrêter, elle et ses enfants.

Ceija raconte la vie terrifiante à Auschwitz-Birkenau, puis à Ravensbrück ; les frères ont été transférés à Buchenwald. L’un deux est mort du typhus. Au début 1945, tandis que deux sœurs sont emmenées à Rechlin/Retzow, Ceija et sa mère sont parquées à Bergen-Belsen où les attendaient des cadavres éparpillés çà et là et le travail de creusement de fosses destinées à de futures latrines, ou à être leurs tombes. C’est la fin de la guerre, des survols par les avions alliés indiquent peut-être la sortie de ce cauchemar, certains soldats allemands modifient légèrement leur attitude.

« Les soldats SS ne voulaient pas avoir affaire à nous, ils avaient très peur de la vermine et d’autres maladies. Ils préféraient rester dans leur coin. Mais ils étaient obligés de respirer le même air que nous, et à cause de ça, ils se sentaient déjà assez punis. »

Un deuxième récit intitulé Voyage vers une nouvelle vie évoque les années d’après-guerre. D’abord des années en roulotte au gré des saisons, avec toute la fratrie, la tante Gescha, et bien sûr Sidonie, qui se fait un nouveau compagnon. Puis les tracteurs envahissent peu à peu l’Autriche comme le reste de l’Europe, le commerce de chevaux périclite, il faut se recycler. Les hommes lancent d’autres affaires, les femmes font du porte à porte pour vendre des tissus. Ceija, qui sera maman très jeune, pratiquera longtemps de la sorte, elle aussi, pour nourrir son foyer, avant de tenir sa place sur les marchés, vendant des tapis.

Un jour, Ceija avait dû demander une carte d’identité, occasion d’encore vérifier le rejet, sinon la haine, qu’inspirent les gens de son espèce. Ce n’était plus l’hostilité d’une maîtresse école et de la plupart des élèves, mais celle d’un bureaucrate ordinaire.

« Il a resserré ses jambes, pointé son index sur moi et dit : « Oui, le document d’identité, je peux bien te le délivrer. Mais maintenant, écoute-moi bien, la Tzigane. Ne t’avise pas de mendier un jour quelque chose à notre commune. Tu m’as compris ? Je ne veux plus jamais te voir ici, chez nous ! » Et puis, il a ajouté : « Cé pô un buro d’charité ici, é encor moins pôr vous. » Mon regard avait atteint un coin de la pièce, d’où le Crucifié me regardait avec compassion. Ensuite, j’ai vu le sourire d’un homme sur une image : le président de la République d’Autriche de l’époque.
Mais jambes étaient raides. Non pas par haine ou par angoisse, mais par pure fierté. Ça ne me serait même pas venu à l’idée de mendier quelque chose à cette commune. Je pensais en moi-même : « Mon Dieu, quel pauvre homme, pauvre de sa propre vie mesquine. » »

De tout temps, certaines régions sont plus accueillantes aux gens du voyage, de tout temps l’on se méfie parfois de ceux qui vivent autrement que la plupart. Les Roms, nous dit Ceija, aiment profiter de la vie, ils aiment chanter, faire de la musique, dépenser, ils sont parfois bruyants et attisent des jalousies. Ils sont fiers. Mais, dit-elle, le plus souvent c’est au sein de leur communauté que se déclenchent des bagarres, des conflits, rarement avec les Gadjé. Aujourd’hui, sédentarisés en bonne part, les Roms gardent leurs habitudes de vie et souvent cachent une douleur collective mal reconnue par la société bourgeoise. Ceux qui errent en Europe subissent les politiques de rejet qui contribuent à les mettre en péril. Le racisme est toujours là, ils en sont les victimes toutes trouvées.

« Nous tous on voudrait rester roms, et on l’est de toute façon. On est même acceptés par la majorité, mais seulement parce qu’on est éparpillés dans toute l’Autriche et que personne ne sait qui on est. »

Peuple sans État, sans économie, presque sans historiographie, le peuple rom a été exterminé avec la même rage que le peuple juif par le régime nazi. Environ 500 000 morts dans les camps. Sa survie et sa liberté aujourd’hui devraient nous mobiliser davantage.
Disparue en 2013, Ceija Stojka était devenue une « ambassadrice » de l’histoire et de la cause de Roms, outre son témoignage écrit et parlé, elle avait aussi entamé un travail pictural.

Une exposition de ses tableaux se tient à La Maison Rouge, 10, bd de la Bastille, à Paris, du 22 février au 21 mai 2018.