Andrzej Stasiuk, profession : homme de l’Est

Tous les livres de l’homme de lettres polonais Andrzej Stasiuk – romans, nouvelles ou récits – voyagent à l’est. Son dernier récit traduit a pour titre L’Est. Un voyage dans l’espace et tout autant dans le temps.

Article publié initialement sur le blog de l’auteur, dans le club de Mediapart.
Oravecz Imre, 2018, Septembre 1972, traduit par Marc Martin, Paris, Cambourakis, 160 p.
Jászberényi Sándor, 2019, La fièvre et autres nouvelles, Paris, Mirobole, 220 p.
Poinssot Amelie, 2019, Dans la tête de Viktor Orban, Paris, Actes Sud, 179 p.
Dragomán György, 2009, Le roi blanc, traduit par Joëlle Dufeuilly, Paris, Gallimard, 304 p.
Derlicki Jarek, « Narodziny czy odrodzenie? Polska tożsamość w Mołdawii », Etnografia Polska.
Dragomán György, 2018, Le bûcher, traduit par Joëlle Dufeuilly, Paris, Gallimard, 528 p.
Boisdron Matthieu, 2007, La Roumanie des années trente. De l’avènement de Carol II au démembrement du royaume, Parçay-sur-Vienne, Editions Anovi, 224 p.
Gion Nandor, 2018, Le Soldat à la fleur, s.l., Éditions des Syrtes, 256 p.
Borsi-Kálmán Béla, 2018, Au berceau de la nation roumaine moderne - Dans le miroir hongrois. Essais pour servir à l’histoire des rapports hungaro-roumains aux XIXe et XXe siècles, s.l., Editions des archives contemporaines, 298 p.
Róbert Rozett, 2016, « La Hongrie et les Juifs. De l’âge d’or à la destruction, 1895-1945 », Violence de masse et Résistance - Réseau de recherche, juillet 2016.
Courrier Anne-Elisabeth, 2012, « À propos des “évènements politiques en Hongrie”… Quelques clés pour en comprendre le débat juridique », Revue internationale de droit comparé, 2012, vol. 64, no 1, p. 310‑324.
Horel Catherine, 2017, « L’histoire en Hongrie aujourd’hui à travers l’interprétation du régime Horthy », Histoire@Politique, 1 juin 2017, no 31, p. 46‑54.
Lepeltier-Kutasi Ludovic, 2016, « Viktor Orbán et l’obsession du “Grand Remplacement” », Le Courrier d’Europe centrale, juillet 2016 p.
Léotard Corentin, 2017, « La Hongrie a naturalisé un million de personnes en 7 ans ! », Le Courrier d’Europe centrale, décembre 2017 p.
Losonczy Anne-Marie et Zempleni Andràs, 1991, « Anthropologie de la « patrie » : le patriotisme hongrois », Terrain. Anthropologie & sciences humaines, 1 octobre 1991, no 17, p. 29‑38.
CRISCO - Dictionnaire des synonymes : mortel, http://www.crisco.unicaen.fr/des/synonymes/mortel, consulté le 28 mars 2018.
Stojka Ceija, 2018, Nous vivons cachés. Récits d’une Romni à travers le siècle, traduit par Karin Berger et traduit par Sabine Macher, s.l., Isabelle Sauvage.
Krakovsky Roman, 2017, L’Europe centrale et orientale : de 1918 à la chute du mur de Berlin, Paris, Armand Colin (coll. « Collection U »), 534 p.
Behr Valentin, 2017, Science du passé et politique du présent en Pologne. L’histoire du temps présent (1939-1989), de la genèse à l’Institut de la Mémoire Nationale, Thèse en science politique, Université de Strasbourg, Strasbourg.
Lendvai Paul, 2017, Orban: Europe’s New Strongman, S.l., C Hurst & Co Publishers Ltd, 224 p.
2016, Hulala - Hongrie 1956 : une révolution socialiste, https://hu-lala.org/1956-la-hongrie-revolution-socialiste/ , 1 novembre 2016, consulté le 23 octobre 2017.
Hřebejk Jan, 2017, Leçon de classes, s.l., Bodega films.
2017, Nouvelles de Hongrie, traduit par Éva Kovács et traduit par Grégory Dejaeger, s.l., Magellan & Cie (coll. « Miniatures »).
Lubelski Tadeusz, 2017, Histoire du cinéma polonais, s.l., Septentrion (coll. « Arts du spectacle - Images et sons »).
Márai Sándor, 2017, Dernier jour à Budapest, s.l., Éditions Albin Michel (coll. « Grandes traductions »).
Čapek Karel, 2017, Lettres d’Angleterre, s.l., Éditions La Baconnière (coll. « Ibolya Virág »).
Demoule Jean-Paul, 2014, Mais où sont passés les Indo-Européens ? Le mythe d’origine de l’Occident, Paris, Le Seuil, 752 p.
Bálint Csanád, 2017, « Szürrealizmus, genetika és egyebek: rövid reagálás a „honfoglalók ősei hunok voltak” felvetésre », HVG, 28 sept. 2017 p.
Brunaux Jean-Louis, 2014, Les Celtes. Histoire d’un mythe, Paris, Belin, 284 p.
Chiss Jean-Louis, 2011, « Les linguistes du XIXe siècle, l’« identité nationale » et la question de la langue », Langages, 17 août 2011, no 182, p. 41‑53.
Ablonczy Balázs, 2016, Keletre, magyar! A magyar turanizmus története, Budapest, Jaffa Kiadó.
Stasiuk Andrzej, 2017, L’Est, traduit par Margot Carlier, s.l., Actes Sud, 320 p.
Gillabert Matthieu et Vaucher Fanny, 2016, Varsovie métropole. Histoire d’une capitale (1862 à nos jours), Lausanne, Les éditions Noir sur Blanc, 219 p.
Pieronek Tadeusz, 1998, Kosciol nie boi sie wolnosci, Kraków, Znak.
Kościół nie boi się wolności, s.l.
Esterházy Péter, 2017, La Version selon Marc: Histoire simple virgule cent pages, traduit par Agnès Járfás, Paris, Gallimard, 216 p.
Poláček Karel, 2017, Nous étions cinq, traduit par Martin Daneš, Paris, La Différence, 296 p.
Daneš Martin, 2016, Z deníku pařížského recepčního, Prague, Štengl Petr.
Daneš Martin, 2014, Le char et le trolley, La Roque d’Anthéron, Vents d’ailleurs, 192 p.
Pirozzi Gianni, 2009, Le quartier de la fabrique, s.l., Rivages, 346 p.
Gradvohl Paul, 2017, « Orbán et le souverainisme obsidional », Politique étrangère, 13 mars 2017, Printemps, no 1, p. 35‑45.
Liszkai László, 1992, Carlos, à l’abri du rideau de fer, Paris, Seuil, 224 p.
Liszkai László, 2011, Khadafi, du réel au surréalisme, Paris, Editions Encre d’Orient, 152 p.
Liszkai László, 2010, Marine Le Pen, un nouveau Front National ?, Lausanne, Favre, 167 p.
Kanturkova Eva, 1988, Douze femmes à Prague, Paris, Editions La Découverte, 267 p.
Týrlová Hermína, 2017, Les Nouvelles aventures de Ferda la fourmi, s.l., Malavida.
Yargekov Nina, 2016, Double nationalité - Prix Flore 2016, Paris, P.O.L, 688 p.
Martens Stéphan et Gustin Philippe, 2016, France-Allemagne : Relancer le moteur de l’Europe, Paris, Lemieux Editeur, 98 p.
Pons Françoise, 2015, Hongrie : L’angoisse de la disparition, Paris, Nevicata (coll. « L’âme des peuples »), 89 p.
Hatto Ronald et Tomescu Odette, 2007, Les Etats-Unis et la : La stratégie américaine en Europe centrale et orientale, Paris, Editions Autrement, 135 p.

L’Est est le titre du dernier livre traduit en français du prolixe écrivain polonais Andrzej Stasiuk. Ce titre pourrait être un jour celui de ses œuvres complètes et il aurait pu être le titre de la plupart de ses livres, tant cet auteur de l’est a toujours été à l’Est. Même quand les Polonais de sa génération (il est né en 1960) regardaient vers l’Ouest inaccessible puis accessible, lui regardait vers l’Est. Le jour où les frontières de son pays (comme celle de ses voisins de l’exbloc soviétique) se sont ouvertes, Stasiuk qui avait depuis longtemps quitté le Varsovie de sa jeunesse frondeuse (près de deux ans de prison pour insoumission) pour aller vivre en Galicie, dans un village des confins, s’est empressé, son premier passeport en poche, de franchir la frontière proche.

Odeurs d’est

Depuis il est reparti tant et plus, poussant de plus en plus à l’est, d’abord vers le sud-est (lire par exemple Sur la route de Babadag publié chez Christian Bourgois, ou Taksim chez Actes Sud) puis vers l’est de l’est (Russie, Chine, Asie centrale) comme il le fait dans L’Est en prenant le chemin des écoliers. Et en laissant vagabonder sa mémoire : les voyages de Stasiuk sont aussi des voyages dans le temps.

Stasiuk s’attarde d’abord en Pologne, sur les traces du communisme importé de Russie. Comme si, avant d’aborder le monstre, il fallait passer par un sas. La Pologne sous sa plume fait penser à cette petite pièce qui ouvre les datchas où l’on quitte les bottes crottées ou maculées de neige pour enfiler de vieilles savates avant d’entrer dans la grande pièce.

Les sas sont souvent plein d’odeurs et L’Est est un livre ourlé d’odeurs qui viennent souvent de loin. Ainsi, dès la première page, cette odeur des magasins du temps de la Pologne communiste devant lesquels s’allongeaient des queues bien avant l’ouverture. Une « odeur familière », celle « des friandises, de la cannelle, de la marmelade, du sucre vanillé, de la poitrine fumée, des bouteilles de bière vides, du tabac, de la sueur des gens dans la queue ». Et puis lui reviennent les effluves de l’enfance, tout ce temps passé auprès de ses grands-parents dans un village au bord du Bug déjà évoqués dans Fado (Christian Bourgois). « La sueur âcre du du cheval » tirant la charrette, « l’odeur de l’attelage » mêlant cuir du harnais, bois des ridelles, foin et blé. Les odeurs des animaux indissociables de celles des hommes, les uns vivants « à dix pas » des autres.

« Nous vivions dans son ombre »

C’est en partie pour retrouver, raviver ces odeurs d’antan qui sont comme « un abri contre le rouleau compresseur du futur » qu’il va aller loin vers l’est, non seulement dans ce qu' »est » l’est mais dans ce qu’il « était ». La guerre, l’arrivée des Allemands, l’arrivée des Russes puis du communisme. Tous ces récits familiaux qui l’ont bercé enfant. « Tout cela, je l’imagine pour le sauver de l’oubli. » Ou dit autrement : « Dans un camion Lublin, dans un camion Star, installé sur une banquette en bois, j’ai l’impression aujourd’hui encore, de me rappeler l’odeur des corps, des vêtements et des gaz d’échappement. Le tabac, la bière et l’essence. Il me suffit de voir les flots du Bug, pour remonter dans le temps. »

Comme dans tous ses livres où Stasiuk voyage, l’itinéraire de L’Est suit les méandres fantaisistes de la mémoire. « Est-ce que tout s’emmêle, au point de devenir inextricable ? » se demande-t-il. « Oui, c’est inextricable et c’est le secret sinon la magie de son écriture. » Le voici à Lublin pour voir les camps de Sobibor et Belzen « renifler le vent comme un chien ». Ses grands-parents habitaient un village non loin de Treblinka. Les morts rôdent au bord des routes comme des fantômes.

Il retarde le moment d’aller là-bas, au cœur du cyclone, à l’est de l’est, à Moscou. Cette ville lointaine, ce pays si proche, « c’était une bulle irréelle, pourtant nous vivions dans son ombre ». Autre écrivain polonais, Mariusz Wilk (même génération) a un rapport amoureux avec la Russie. Celui de Stasiuk est plus tortueux. Dans la famille de ce dernier, on n’en parlait jamais. « Pourtant la Russie était présente partout, à la radio, à la télévision en noir et blanc, dans la presse, dans l’air. » A la gare de l’Est de Varsovie, il voyait partir les trains pour Moscou.

Le noyau de la métaphore

Il s’y rendra en avion, emportant avec lui un livre talisman, Le Chantier, un des plus beaux livres de l’écrivain russe Andreï Platonov (traduit par Louis Martinez, éditions Robert Laffont) mais à l’aéroport de Moscou, il prend un autre avion pour Irkoutsk d’un côté du Baïkal puis, Oulan-Oudé de l’autre côté, puis Tchita. Il se retrouve un jour à Zabaïkalsk à 7000 kilomètres de Moscou où un homme venu de Pékin lui dit : « Ici, il n’y a que des ordures, de la saleté, du sable et du vent. »

Il ira encore plus loin. Belles pages sur les steppes de Mongolie. Il s’arrêtera à Murghab, à mi-distance de Khorog (au Pamir) et Och (au Kirghizstan) et à cent kilomètres de la frontière chinoise, village étape inoubliable pour tous les voyageurs qui s’y sont arrêtés, certains, à l’instar de Stasiuk étant venus là pour la beauté et le mystère de ce nom, Murghab.

« Je pense qu’il était inévitable, ce voyage. Je devais absolument y aller, car le fait de me confronter à l’utopie dans l’immensité de la steppe, sur fond d’une histoire figée, était pour moi d’un attrait irrésistible. Finalement la moitié de ma vie, j’avais entendu parler des hordes sauvages qui avaient envahi notre pays européen depuis les confins de l’Asie. C’est donc un voyage dans le noyau même de la métaphore. » Ce n’est pas son passé qui le rattrape ; c’est lui qui va à sa rencontre et le retrouve. Parlant à des vieilles femmes à Murghab, il lui semble parler à ses grands-mères. « Le foulard sur la tête, accroupies sur le pas de la porte, elles possèdent cette sagesse issue de la guerre, qui rendait leur sort acceptable, peut-être même heureux. Cette sagesse qui leur avait permis de vivre dans le monde truqué du communisme, sans rien laisser échapper de la vraie vie. »

Après la « source » qu’était la Russie, Stasiuk pousse jusqu’à la Chine pour voir « de [ses] propres yeux comment se transformait le communisme qui [l’] avait vu naître ». Son récit devient plus classique, plus plat, l’écart est peut-être trop grand.

Dans les dernières pages de L’Est, il revient sur ses terres, prend un autre train. Qui, encore une fois, l’éloigne de Varsovie. Il observe des constructions hautes qui annulent les anciens terrains vagues. « Elles se déploient pour finalement anéantir le passé. Mais cela m’est bien égal. Car le passé, je le vois de façon plus nette que le présent. Au fond, les choses ne prennent tout leur sens qu’une fois disparues. » C’est pourquoi Andrzej Stasiuk n’en finira jamais de voyager à l’est.

Jean-Pierre Thibaudat