Repenser l’Université en Hongrie

Avec Zsolt K. Horváth, maître de conférences à l’université Lóránd Eötvös (ELTE).

Dans la plupart des anciens pays communistes, la société civile est plutôt passive, et ce malgré les difficultés économiques voire les dérives démocratiques auxquelles les populations sont confrontées. C’est le cas en Hongrie. Cela peut s’expliquer par un héritage communiste, dans lequel tout venait d’en haut. En particulier dans la Hongrie d’après le soulèvement de 1956 où János Kádár et son communisme « goulasch » s’occupaient de tout et invitaient les citoyens hongrois à ne s’occuper que de leur famille tout en maintenant une forte répression, la goulasch arrivant jusque dans leurs assiettes…

Les leaders du Hallgatói Hálózat suivent en direct l’évolution de l’occupation de l’Université depuis un bar voisin de Egyetemi tér en féverier 2012 (photo : Corentin Léotard/HU-lala)

Les vingt dernières années, depuis le « grand changement » comme on l’appelle en Hongrie, n’ont pas vraiment incité les hongrois à participer à la vie politique de leur pays. On a assisté à une valse régulière, élection après élection, d’un parti à l’autre. L’entrée dans l’union européenne, sans aucun débat public, et ce malgré les sacrifices économiques et sociaux que le peuple hongrois a dû consentir, a lui aussi participer à détourner nos amis magyars de la politique.

Si bien qu’aujourd’hui, après huit années d’un gouvernement dit socialiste, appliquant une politique néo-libérale, le pays se retrouve dirigé par le Fidesz de Viktor Orbán, parti politique hyper-centralisé, populiste et conservateur. La crise de 2008 et celles à venir laissent des traces. Qui plus est, Orban, dépassant les deux tiers du Parlement et donc possédant les pleins pouvoirs, remet en question les fondements des institutions démocratiques de Hongrie (cours constitutionnelle, loi sur les médias, réécriture de la constitution) et continue à appliquer des politiques économiques au détriment des plus démunis.

La plupart des hongrois, y compris les plus jeunes, ne veulent plus croire en la politique et se contentent de se débrouiller et de survivre. Toutefois, depuis ces derniers mois, on peut assister, en particulier du fait des dérives démocratiques, à l’émergence de collectifs souhaitant réinventer et se réapproprier la politique. On a ainsi vu l’émergence de ce jeune parti politique écologiste « Lehet Más a Politika » (« une autre Politique est Possible ») créé en 2009, et directement entré au Parlement en 2010 avec 16 députés élus. Un des thèmes principaux défendu par ce parti est la démocratie participative, ce qui n’est pas facile en Hongrie.

De même, bien que très loin des mouvements espagnols ou états-uniens en terme de nombre et d’impact sur la société, on a pu observer des tentatives de lancement d’un mouvement de Démocratie Réelle. A la suite de celui-ci, entre autres, s’est créé un collectif autogéré d’étudiants dont un des objectifs est de repenser l’université et son espace, culturellement et démocratiquement. Ils ont organisé l’été dernier des manifestations de soutien aux indignés.

Hallgatói Hálózat (HaHa), qui veut dire littéralement Réseau d’étudiants, a d’abord été lancé par quelques étudiants en 2006 pour s’opposer à la mise en place de frais de scolarité dans les universités hongroises et aussi réfléchir à une conception de l’enseignement supérieur autre qu’orientée vers le marché. Il a aussi été créé pour contourner le syndicat étudiant officiel, mais fantoche, HÖK. Ce syndicat représenté par des étudiants élus lors d’élections où personne ne vote, sert plus à organiser des soirées festives qu’à s’opposer en tant que contre-pouvoir, participant à une repolitisation de l’université à travers l’organisation de débats.

Assez vite, Hallgatói Hálózat s’est endormi ces dernières années avant de ré-émerger au printemps dernier, en particulier à l’université d’économie de Budapest Corvinus, de manière autogéré avec des objectifs divers. En premier lieu, essayer d’ouvrir des débats à l’université et d’y intéresser et d’y faire participer des étudiants toujours plus dépolitisés. Ainsi, ce collectif fonctionnant avec prises de décision au consensus et ne souhaitant pas avoir de structure ni d’argent, essaie d’organiser des rencontres participatives. Ils tentent de montrer que d’autres voies sont possibles afin de redonner de l’espoir et d’inciter les étudiants à s’y engager. Il est important de parler d’expériences, en cela le mouvement des indignés a été pour eux une source d’inspiration forte.

Il essaie aussi d’inviter des intellectuels, comme des économistes ou des philosophes, afin d’ouvrir des réflexions critiques sur le capitalisme, ce qui reste très difficile en Hongrie, la critique du capitalisme étant immédiatement assimilée au communisme, ou sur la démocratie réelle ou participative.

Ils réfléchissent à ce qu’ils souhaiteraient réaliser : une réappropriation culturelle et politique de l’université, de son espace et de ses locaux. Ainsi ils se proposent d’ouvrir des débats critiques de fond sur le contenu des enseignements, mais aussi sur l’organisation de l’éducation. En particulier, ils suivent avec attention le projet de loi sur l’éducation supérieure que le gouvernement est en train de préparer et qui devrait, pour des raisons économiques, menacer l’existence de facultés dite non-rentables.

Ils trouvent qu’il faut repenser profondément l’université dite néo-libérale comme institution basée avant tout sur les besoins du marché et ils optent à renouveler la notion d’université considérée en tant que lieu politique et culturel des étudiants et des enseignants ou la démocratie participative puisse fonctionner. Le but essentiel de HaHa est de mobiliser les diverses facultés et faire comprendre avec les étudiants mais aussi le personnel que l’université en tant que telle n’est pas la propriété du recteur ou du doyen, mais un bien de la communauté universitaire, et c’est ainsi que les étudiants et les enseignants peuvent participer aux décisions.

Ce collectif  d’étudiants bien que représenté principalement à Corvinus, mais aussi à Budapest (notamment à l’université des sciences naturelles ELTE ou à celle d’art MÖME) commence à être présent dans d’autres universités de province comme à Debrecen ou à Szeged. Ils envisagent de lancer une campagne et d’organiser des ateliers participatifs afin d’ouvrir petit à petit leurs collectifs à de nouveau membres, et d’en créer d’autres. Comme dans la plupart des grandes villes du monde occidental, une manifestation a été organisée le 15 octobre dernier à Budapest. Elle a réuni quelques centaines de personnes. Une tentative d’autogestion a été expérimentée mais n’a pas prise.

Par ailleurs HaHa participe au mouvement social contre les dérives démocratiques actuelles en Hongrie. Même si il n’a pas directement participé à l’organisation, mais il a été invité à la tribune à travers l’un de ses fondateurs, Réka Papp, lors de la grande manifestation du 23 octobre dernier1. Cette manifestation, la plus grande depuis les dernières élections, a réuni plusieurs dizaines de milliers manifestants à Budapest et a permis de donner un peu de voix à une société civile hongroise encore vacillante.

La participation à la chose politique reste loin des préoccupations premières de la plupart des citoyens hongrois, et de manière plus générale en Europe Centrale, en particulier du fait de cet héritage culturel du communisme, du quotidien difficile pour une grande partie de la population et des déceptions des promesses non tenues par le capitalisme, l’ouverture des marchés et l’entrée dans dans l’Union Européenne. Toutefois, il est intéressant de constater que les réflexions sur la démocratie et ce qu’elle est, l’envie de davantage de participation à la vie de cité et les expérimentations sur la démocratie réelle intéressent de plus en plus une certaine partie de la jeunesse.

Article publié le 16 mai 2012 dans le numéro 2 de la revue Les Zindigné(e)s

Vincent Liegey